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Mektoub my love intermezzo : pour un dernier naufrage

Il est de ces films qui ne nous laissent pas indifférents, et indéniablement, Mektoub my love intermezzo en fait partie. 

Présenté cette année au festival de Cannes, le dernier film de Kechiche (réalisateur de la vie d’Adèle qui a remporté la Palme d’Or en 2013) s’inscrit dans une trilogie : il s’agit de la suite de Mektoub my love : cuanto uno (2017), et sera suivi par un troisième opus déjà tourné. Hommage à la jeunesse, au désir, à la séduction, telle est l’ambition affichée du réalisateur de l’oeuvre naturaliste. Le premier volet avait été salué par la critique  (Césars, Lions d’Or..). Lumineux, riche et minutieux, mais déjà polémique, il nous faisait découvrir le talent de ces jeunes acteurs qui dialoguent sans ouvrir la bouche, juste avec leurs regards. Il s’agissait finalement de vivre la jeunesse, au travers notamment des yeux d’Amin (Shaïn Boumedine), sorte de doublure du réalisateur Kechiche.

Charnelle, directe, mais suffocante, l’expérience se révèle pour ce deuxième film tout sauf de nature positive. On assiste unanimement et inefficacement au naufrage d’un artiste, à la très lente décomposition de carcasses sexuées sous l’oeil avide d’une caméra du 7ème art, à un éloge assez nauséabond devenant misogyne, sous couvert d’expression créative, en pleine période de libéralisation de la parole.

Mektoub my love intermezzo est un film hors du temps, à cause de sa vision des femmes, mais aussi parce qu’il est interminable. Il durera 3h28 au festival de Cannes. Un scénario qui se résume à l’arrivée de Marie (Marie Bernard), 18 ans, dans la fameuse bande d’amis de Sète, rapidement perdue dans la drague, la fête et l’ivresse des dialogues construits. Le film, voulant épouser une nouvelle forme de radicalité, se saoule à son tour et pousse à l’écoeurement puis à l’overdose. 

Overdose d’emmerdement, overdose de voyeurisme. 178, c’est le nombre de plans de fesses dans un film d’un peu près 200 minutes. Alors à près d’un cul par minute, autant souligner que ce film s’avère déjà assez répétitif. Il ne s’agit absolument pas de dire ici que le cinéma doit devenir puritain dans une société qui peut aussi paraître de plus en plus pudique. Car le cinéma est un art, un outil d’émancipation. Or, à contre-courant, Mektoub my love intermezzo s’affirme clairement, et dans le dénis de son réalisateur, avant tout comme un outil oppressant. 

L’oeuvre se révèle être un hommage au regard masculin et dominant sur les femmes qui appartient au passé, dont nous pouvons livrer de multiples exemples.  Dès le début, sur la plage, le cadre de  la caméra ne cesse de quitter les derrières et seins des jolies actrices. Même quand elles s’expriment, au fond “on s’en fout de ce qu’elles peuvent bien raconter, non?”. Si dans Cuanto uno, on imaginait ces plans rapprochés comme suivant le regard d’Amin, ici, ce dernier n’entre pourtant dans l’image qu’au bout d’1h30…  Rapidement, le désir charnel devient un fétichisme obsessionnel qui laisse le spectateur hébété avant d’être éjecté du scénario. Il reste alors 2h de séance. 

Sous une techno assourdissante arrive la scène principale de la boîte de nuit, véritable voyage au bout de l’ennui. À cette fête où l’on ne semble pas convié, on n’arrive à partager l’excitation des personnages, ni même à s’y attacher. On est dans un territoire hostile, inhospitalier où le fracas ne cesse (le titre “Voulez-Vous” passe entièrement au moins 3 fois), le voyeurisme et l’animalité se déchaînent, le tout rythmé par les twerks incessants des corps-objets transpirants. Dans cette utopie d’un étrange réalisateur omnibulé, les femmes aguichent, les hommes choisissent. Et pour venir étoffer ce beau paysage, y apporter du relief, les dialogues marquent par leur richesse : “2 shots”, “on t’a chauffé salope”. Bref, en plus d’être une expérience sensorielle, ce film est une expérience linguistique… Mais Kechiche pousse le génie plus loin encore, en livrant un long-métrage qui n’est pas déconstruit, mais finalement pas construit : où le montage et le récit sont dénués de sens pour mieux filmer les corps. Macho, pervers, le film entier semble pensé en fonction de l’organe érectile.

 Il est sur toutes les bouches, à l’origine de tous les débats, c’est le cunilingus dans les toilettes, un moment forcément très intense d’une durée de 13 minutes. Son seul mérite est de venir couper en deux l’interminable musique, même si le “répit” qu’il apporte reste auditif. En quelques minutes, cette scène devient à son tour insupportable, non pas parce qu’il s’agit de sexe au cinéma, mais parce qu’il s’agit du pire de la pornographie, des corps sans but, sans jeu, sans intérêts. Un petit plaisir du réalisateur qui s’avère très difficile à partager. 

Dans cette oeuvre finalement masturbatoire, on se retrouve plus que gêné, comme si nous, spectatrices et spectateurs, n’avions pas consentis à cet acte de voyeurisme qui se transforme en un acte de contrainte. Et on ne peut s’empêcher de penser à Ophélie Bau, l’actrice principale de la relation torride. Selon un témoin du tournage, c’est après avoir bu beaucoup d’alcool qu’elle aurait accepté de faire cette scène que Kechiche souhaitait absolument non-simulée, une pression du réalisateur qui aurait provoqué un véritable malaise au sein de l’équipe. L’actrice n’ayant ni assisté à la projection, ni participé à la conférence de presse, nous pouvons nous demander si elle a bien apprécié de tourner alcoolisée ces longues minutes réelles de bruits de baves et de claquements de fesses. 

La critique que vous êtes en train de lire peut paraître déconstruite, probablement parce qu’elle épouse la structure décousue (par génie, rappelons-le) du film. Pour beaucoup dans la salle de cinéma, la fin de la seconde partie de la scène en club fût une véritable délivrance (un spectateur à même crié « Alléluia »). Mais lorsque l’on s’aperçoit que 2 minutes après, le film est terminé, tout le monde est consterné. Dans une scène finale illustrant le ridicule de Mektoub my love intermezzo , on peut voir Amin, se réveiller avec une femme nue dans son lit. Et si cette scène est à la fois ridicule et révélatrice, c’est par la pudeur gracieusement accordée aux personnages masculins. En effet, à côté de ce combientième corps féminin, étalé lubriquement nu sur le lit, nous remarquons le petit morceau de couette venu protéger la dignité masculine siégeant à l’entrejambe du jeune homme. On réalise que l’oeuvre s’érigeant en hommage au désir nous en livre une conception bien limitée que l’on pourrait qualifier de rétrograde, misogyne et hétérocentrée, dont seule les jeunes femmes sont la source véritable. 

 Quand les lumières se rallument dans la salle (qui s’est en partie vidée avant même la fin de la projection) on est à la fois accablés et énervés. On se dit que l’obsession a tué l’artiste, qu’il ne fait plus du cinéma pour raconter des histoires, ce qui semblait être le sens de réalisateur, mais pour se raconter des histoires. Une motivation : sous prétexte d’une démarche artistique, asseoir un talent sur les images lubriques d’une jeunesse en soif de cinéma. 

Alors, y voir quelconque beauté, quelconque talent où même complexité dans cette réalisation écoeurante relève seulement du fantasme du critique, de la mastubation intellectuelle que reproduisent par mimétisme certains fans sans tout de même jamais arriver à le dépasser. Sonné par ce doigt d’honneur au cinéma, on se lève de nos sièges et on prend une bonne bouffé d’air sur la Croisette, il est deux heures du matin. 

  C’est donc à travers un exercice solitaire que Kechiche a pris plaisir, sans saveur et sans consistance, réalisant un film de culs au lieu d’un film culte. Et cette fois-ci, l’excuse de “l’artiste” n’est pas passée. 

Matis Brasca

Source image : https://www.espinof.com/festival-cannes/cannes-2019-las-16-mejores-peliculas-y-lo-peor-del-festival

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La rédaction

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