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Coup d’coeur : Little joe, réincarnation prodigieuse du Rhinocéros de Ionesco

En 1959, Eugène Ionesco, maître absolu du théâtre de l’absurde, met au monde un chef-d’oeuvre de réflexion philosophique sur notre condition : Rhinocéros. Soixante ans plus tard, c’est une réalisatrice autrichienne, Jessica Hausner, qui nous livre ce même coup de poing existentiel, à sa manière. 

Little Joe, sorti il y a quelques semaines, m’a littéralement happée. L’affiche, le scénario, l’esthétique, m’ont conduite jusqu’au cinéma, le film a fait le reste. Objet insaisissable, il nous dévoile une quête du bonheur a priori simple : Alice, phytogénéticienne de talent, dirige une équipe de scientifique pour développer une espèce de fleur capable, par son parfum, de rendre heureux. Seulement, plus la recherche avance, plus son entourage devient imperceptiblement différent. Parmi eux, son fils, à qui elle a offert une de ces plantes spéciales. Soudain, tout devient vertigineux : effectivement, « heureux » qu’est-ce que cela signifie ? On ressort nous-mêmes indescriptiblement changés, engloutis dans un miroir déformant de notre réalité, comme savait en fabriquer Ionesco. 

Philosopher avec l’art 

Il y a presqu’une dizaine d’années, je découvre Rhinocéros mis en scène par Emmanuel Demarcy Mota. La pièce me retourne le cerveau. Frappée par le texte, l’idée, l’image, je garde en tête pour toujours ces employés de bureaux, pris dans une situation improbable et pourtant si palpable : les gens, dehors, se transforment petit à petit en rhinocéros. Que faire ? La peur s’installe, le trouble ensuite. Et les uns après les autres, partent se transformer en bête, attirés par la conformité, la sécurité du plus grand nombre. Jusqu’à cette dernière présence, Béranger, qui clame : « Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! ». Doit-il rester un homme seul ou devenir un animal avec les autres ? En quelques répliques, Ionesco avait posé un contexte et un milliard de questions.

Little Joe s’en charge aussi : Vaut-il mieux être heureux à plusieurs de la pire des manières ou conscient, mais seul, avec ce que cela implique de souffrance et d’isolement ? Le bonheur doit-il rester un état éternel ? Cette éternité, ne le transforme-t-il pas en cauchemar ? Quoique, si nous vivons tous le même cauchemar, comment savoir que nous y sommes ? Cette métaphysique s’étend indéfiniment en filigrane du film, avec aussi peu de mots que chez Ionesco et autant de force. Les dialogues nous percutent par la dichotomie entre leur minimalisme et la profusion d’interrogations qu’ils font naître en nous. Les silences qui s’étendent entre chaque phrase, opèrent un agencement hypnotique du film en une pièce dont les scènes s’imbriquent les unes dans les autres. L’effet d’une chute infinie dans un tourbillon réfléchi est magistralement accentué par la musique de Teiji Ito (1935-1982) mêlée de flûtes japonaises et de percussions à la fois enivrantes et inquiétantes. Le résultat semble abstrait, flou, comme si le long-métrage avait voulu nous assommer. Simultanément, par on ne sait quel miracle, l’essence même de notre condition humaine nous parvient, de manière directe, comme une révélation rationnelle. Nous sommes domptés.

Un monde à part qui est le nôtre

Peut-être ces deux oeuvres ont ainsi en commun de nous présenter ce qui semble d’abord un ailleurs, un monde fantasmé, ressemblant seulement de très loin à notre univers. Pour ensuite, une fois immergés, nous faire sentir toutes les moindres failles, béantes, obscures, de notre véritable société : les plus grands dilemmes de notre présence au monde, les peurs les plus profondes de notre humanité que, souvent, les divertissements viennent nous aider à oublier. 

Little Joe, en ce sens, et fort d’une réalisation millimétrée et assumée, nous embarque dans ce qui semble être notre monde : des chercheurs, une famille, un laboratoire, des fleurs. Rien de surprenant. C’est ce qui nous inclut. Apparaissent alors, de manière légère, aussi légère que les changements qui touchent les personnes ayant humé le parfum enivrant de la fleur, des détails dissonants, volontairement malaisants. Les couleurs, vives, en aplat, piquent un décor aseptisé : les cheveux roux d’Emily Beecham et ses vêtements coordonnés par ton, les lumières roses fushia de la verrière du centre de recherche, la cantine et les uniformes pastels qui y défilent, les fleurs corail vives, contrastent avec le décor immaculé de notre société malade. Autant de rappels de ce qui est faux, artificiel, mimésis d’une nature oubliée. 

Quant aux émotions, elles sont réservées. Les êtres parviennent tout de même à basculer du côté de la froideur. Tout se joue sur le fil et offre, paradoxalement, de la radicalité. Un climat semi-contemplatif, semi-attentif, se fait ainsi sentir. Les plans picturaux et renversants rendent compte d’un univers fascinant et repoussant, familier et inexplicable, proche et distant, stable et fragile. Les traveling s’enchaînent et nous bousculent, la bande son nous accapare et nous relâche en plein milieu des étapes mesurées d’une histoire glaçante. Celle de notre recherche effrénée du bonheur, de la scientifisation des émotions, de nos habitudes de consommation faussement satisfaisantes, de notre rapport au temps de travail, aux autres, celle de notre éthique, des intemporelles questions sur la vie, celle de notre humanité au sein de notre déshumanisation. 

Cette vague de pensées indispensables s’écoule le long d’images saisissantes. La nuit et le jour sont filmés avec une singularité magnétique : nous ne savons jamais où nous préférons être car tout nous semble pareillement froid et intime en même temps. Nous sommes définitivement de l’autre côté du monde qui est le nôtre, dans un espace-temps qui nous imite, voilé d’une teinte imperceptiblement différente. 

Little Joe est le nouveau Rhinocéros car il laisse exister la pièce en lui, tout en s’imposant comme un réincarnation de son essence : savoir éveiller en peu de gestes la conscience sensible que nous sommes défaillants. 

Sharon Houri

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