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Les Misérables de Ladj Ly, un film à charge ?

 Il méritait plus qu’un prix du jury : Cannes et son égalitarisme ! Avec Bacurau, Les Misérables est le film violent du festival. Le sang qui répand le sang : Si vis pacem, para bellum.

Un film empathique

Il y a comme un fond d’émeutes de 2005. Des gilets qui jaunissent. Une France qui se bat. Incontestablement, le documentaire de Ladj Ly, 365 jours à Clichy Monfermeil (2007), était un film à charge. À bout portant et à juste titre. Contre la police et pour la cité. Cette fois-ci, Ladj Ly prend le temps de nuancer son idéologie : après avoir fait du copwatching pendant sa jeunesse, Ladj Ly a enquêté auprès de brigadiers pour écrire son scénario. À hauteur d’homme, comme pour y voir davantage leurs bassesses, le cinéaste nous montre les coulisses d’un monde où le mal franchit les deux rives. Les forces de l’ordre et celles du désordre : la délinquance n’a pas de camp. Ni même de visage.

Les Misérables est avant tout un film fondé sur une conception harendtienne, celle de la banalité du mal. Alors qu’il arrive de Cherbourg plein de bonne volonté et de vigueur normande, Stéphane (Damien Bonnard) – surnommé directement Pento – va progressivement faire l’expérience d’un monde qu’il ne connait pas. Des méthodes policière qu’il ne connait pas. Un métier qui, dans cette cité de Monfermeil où Victor Hugo écrivit Les Misérables, n’est plus le même. Le trio de policiers  dans lequel il va se fondre va devenir le centre de gravité d’un récit où le jeu devient violence, où la violence accouche de blessures, et où la mort devient une finalité. Une fin en soi.

Le film aurait pu s’arrêter là : il en aurait été inachevé. La force de Ladj Ly est non d’expliquer les causes mais de les montrer, par des images, des scènes d’actions et des paroles qu’il a vues et entendues : qu’il a vécues. 

Le triomphe du contexte

Là où La Haine de Mathieu Kassovitz est un film sur le collectif, Les Misérables parle de l’Homme. De l’Humain. Un vol de lionceau, une balle de LBD, un maire corrompu : quelle est l’histoire de la violence ? De quel sein nourricier s’abreuve-t-elle ?

Ces Jean Valjean modernes souffrent d’un système éducatif en berne ; les brigadiers souffrent d’un système policier manquant cruellement de moyens, tant humains que financiers. Le contexte dépasse les aspirations – et les aspérités – de tous les protagonistes : perçus comme des coupables les jeunes attaquent la polices ; perçus comme violent, les policiers se rendent coupables.

Tous jouent le rôle que la société leur a attribué. Ils font une Daniel Day Lewiss. Le personnage de Buzz (Al-Hassan Ly, fils de Ladj Ly), en filmant avec son drone, représente le double de Ladj Ly. La vérité au bout d’une carte SD, cette dernière reste néanmoins non-dite, inavouée car indicible pour les policiers coupables. Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djebril Didier Zonga) incarnent des hommes désabusés par le contexte qui pèse sur eux depuis plus de dix ans, tel une décennie noire.

Par ailleurs, le traitement des frères musulmans et du rôle de Salah dans la cité vont dans ce sens : les territoires que la République délaisse sont inéluctablement repris. Avec pudeur et force cathartique, Ladj Ly fait un film éminemment patriote. Il représentera la France aux Oscars. Subtilement, il délivre une morale qui accuse sans généraliser ou plutôt qui condamne sans moraliser.

Personne n’aime recevoir de leçon, aussi nécessaire soit-elle. Ladj Ly pose les problèmes : les solutions manquent à l’appel. « Très ému » par le film, Saint Emmanuel aurait-il des idées ?

Aymeric De Tarle

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