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3/3 Droit de réponse : Joker, film de révolte ?

Aymeric nous écrit le mot de la fin sur cette trilogie du Joker en axant sa critique sur la question de la révolte à Gotham, ville du terrifiant Joker.

 Après avoir salué le Roma d’Alfonso Cuarón l’an dernier, le jury vénitien a cette fois-ci, de manière unanime, décerné le prestigieux Lion d’Or au Joker de Todd Phillips. Les aficionados de super-héros sentent leur univers légitimé, quand leurs détracteurs cinéphiles sont dès lors condamnés à aller acheter leur ticket. D’aucuns le qualifient d’engagé, et emprunt d’une visée politique. L’Amérique de Donald Trump aurait-elle donné envie à un cinéaste connu pour ses comédies (Very Bad Trip) de se rebeller ? 

 Gotham : source d’une colère inouïe

  Elle fait penser aux quartiers sud de Chicago, à une ruelle de Détroit ou au Brooklyn des années 1980. Gotham est un mythe. Par essence, elle demeure l’allégorie d’une ville américaine moyenne, où la misère, la criminalité et la violence rythment le quotidien d’une population n’ayant plus aucune foi en l’avenir. Dans le film, Gotham va surtout apparaître comme la source déclencheuse du chaos. En jouant sur les ombres ainsi que sur les deux couleurs émanantes du Joker, le jaune et le vert, Lawrence Sher va prendre la mesure de l’anxiété chronique qui va se déployer sur la ville fictive et pourtant si réelle.

L’aspect naturaliste du récit n’endigue toutefois pas les interrogations que le spectateur peut éprouver suite à la représentation de Gotham : avec d’un côté les riches, d’un autre les pauvres, nous sommes en droit de nous demander si la vision binaire de la société proposée par Todd Phillips sert son propos. Le monde n’est-il pas fait de personnes issues de la classe moyenne, et souffrant d’un manque de considération ? La misère sociale est-elle l’unique raison qui explique les conflits ?

Quoiqu’il en soit, l’auteur dépeint Gotham comme un feu brûlant, où les plus riches se plaisent à souffler sur les braises chaudes d’une inaltérable segmentation sociale. Même si la gradation de la violence opérée par le cinéaste américain est réussie, et accouche somptueusement sur séquence onirique où Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) trône sur un Gotham à plaie ouverte, elle n’en reste pas moins dénuée de liant.

Si « Ce qui est beau au cinéma, ce sont les raccords, [car] c’est par les joints que pénètre la poésie. » comme assenait Robert Bresson, le Joker ne serait que beauté plastique : ni l’étalonnage, le montage et le cadre ne suffisent à allier des séquences. En effet, leur articulation est davantage le fruit d’un travail sémantique qui sonne ici aux abonnés absents, comme le confirme la musique extradiégétique qui joue un rôle de cache-misère. 

  Arthur Fleck, levier d’une violence destructrice.

  Au même titre que dans Gladiator (Ridley Scott) ou que dans L’Homme Irrationnel (Woody Allen), Joaquin Phoenix revêt les traits d’un personnage qui suit jusqu’au bout sa philosophie, en l’occurrence meurtrière. Ad vitam aeternam.

Dans les trois films, celui-ci justifie ses meurtres par l’honneur. Cependant, l’honneur du combat (Gladiator), de la vengeance (L’Homme Irrationnel ) et du bien commun (Joker) ne sont pas des morales universelles, ni même des actes de foi…

En répondant à l’agression par le meurtre dans la première séquence du métro, et en tuant Murray (Robert de Niro) pour répondre à la violence et l’arrogance médiatique, Arthur Fleck devient hautement ambigüe. La dualité est totale : rire et pleurer, faire le mal pour faire le bien, souffrir et faire souffrir. Au-delà de sa profession de clown, c’est tout un pan de métiers qui est symbolisé, comme pour accentuer les origines de la révolte : les professions non qualifiées, peu payées, souvent exténuantes et surtout, méprisées par ceux d’en haut.

Alors qu’il devrait être un héros positif fédérant les foules et luttant en faveur du progrès humain, le joker n’est qu’un antihéros finalement négatif, davantage accompagné d’une psychopathie et d’une folie manifeste que d’une philosophie progressiste et humaniste (cf : Au temps d’harmonie, Paul Signac), capable d’embaumer les maux sociétaux.

Une idéologie populiste qui sied mal à Todd Phillips

  Même si  le fait de penser contre sa condition peut trouver son sens, comme le fit Alice Ferney avec son roman Les Bourgeois, j’estime que le film de Todd Phillips est insincère, et manque de recul dans son appréhension des revendications sociales.

Il présente trois éléments parfaitement discutables : un meneur trouble (le joker), une foule qui le suit et qui ne semble pas se poser de questions (à l’instar de la séquence de fuite dans le métro) ainsi que des élites particulièrement railleuses.

Le cinéaste se voudrait fer de lance des luttes humaines issues d’une violence sociale qu’il ne connaît pas, et qu’il a du mal à se figurer. Trop de zones d’ombres sur la situation de Gotham ; et le point de vue de l’homme providentiel est épousé avec ingénuité par son metteur en scène. Il en résulte un film où la violence se normalise, et où la symbiose entre la réalité de l’auteur et celle de son film semble inexistante, bien loin des films de Stéphane Brizé et de son enragé Vincent Lindon. 

 

Aymeric De Tarle

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