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Frère d’âme de David Diop : un bilan mitigé

De Louis-Ferdinand Céline (Voyage au bout de la nuit, 1932) à Jean Rouaud (Les Champs d’honneur, 1990) en passant par Blaise Cendras (La Main coupée, 1946), qu’ils en soient témoins directs ou simples rapporteurs, les guerres ont marqué les écrivains français du XXème siècle. Le troisième millénaire n’échappe pas à ce constat : en 2018, Frère d’âme est félicité par Le Monde pour « l’adéquation du sujet avec le centenaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale »… 

L’auteur du roman, David Diop, est maître de conférence à l’Université de Pau. Né en France en 1966 et ayant grandi au Sénégal, ses origines imprègnent ses écrits. Sa première fiction, L’attraction universelle (2012), retrace le parcours de onze Sénégalais à l’Exposition de Paris de 1889. En 2018, dans son essai Rhétorique nègre au XVIIIe siècle : Des récits de voyage à la littérature abolitionniste, l’écrivain s’attache à décortiquer la littérature et l’histoire africaine. Avec Frères d’âme, l’objectif est clair : aborder la guerre d’un regard nouveau. 

A la manière de En attendant minuit de Michelet au sujet des femmes de « Poilus », Diop ravive un vécu oublié : Alfa Ndiaye, la vingtaine, est un tirailleur sénégalais durant la Grande Guerre. Traumatisé par la longue agonie de son « presque-frère » sur le front, il est hanté par le regret. Une certitude ne le quittera plus : il « aurait dû l’égorger comme un mouton de sacrifice. Par amitié ». 

Individualité et synesthésie

Confronté à la vision du sang, le soldat subit aussi les aléas de la langue. Ne parlant pas français, il échange par le toucher et la vue. Une synesthésie d’autant plus prenante que le « presque-frère » du jeune homme s’appelle Mademba… Diop. Un clin d’œil astucieux, permettant à David Diop de nous plonger dans une quête des sens.

« Une pluie de cervelles » 

Page après page, nous percevons les particularités du personnage dans la guerre. A l’instar des Blancs, il est saisi par « la peur panique de la mort, de la sauvagerie, du viol ». Comme eux, le confort spartiate des tranchées, le combat des « ennemis aux yeux bleus » et les « pluies de cervelles » forment son quotidien. Mais il ne peut compter sur une quelconque entraide ; mal considéré, il ne s’appuie que sur « Jean-Baptiste, [son] seul vrai copain blanc de [sa] tranchée », fusillé sous ses yeux. La fragilité de Ndiaye est donnée à lire dans un style simple et percutant, particulièrement efficace en fin de chapitre. 

Une sensibilité éludée, une lecture mitigée

Plus tard, des éléments personnels du soldat sont développés. Ces caractéristiques pourraient servir l’intrigue mais, très vite, cette intimité prend toute la place. « Le plus musclé, le plus fort, le plus beau » : l’empathie mute en amertume. Où est passée la fragilité de Ndiaye ? Les répétitions incessantes de l’expression « Par la vérité de Dieu » accentuent notre agacement déjà installé. Les lignes suivantes prétendent ramener l’émotion : le texte sonne faux. Trahis, les seuls éléments que l’on arrive à croire sont ceux qu’internet confirme : les Maures, les fleuves et le génie protecteur de St-Louis, Mame Coumba Bang. 

Lier la guerre à l’expérience personnelle d’un homme sénégalais partait d’une bonne intention. Mais c’était trop pour ce petit roman de cent quarante-trois pages qui aurait mérité d’être plus épais ou d’être découpé en deux nouvelles distinctes. Si vous cherchez un bon roman s’appuyant sur des faits historiques, je vous conseillerais plutôt Des jours et des nuits à Chartres, du Suédois Mankell, racontant les amours d’une jeune « Tondue » pendant la Seconde Guerre mondiale. Une pièce de théâtre cohérente, qui n’en reste pas moins émouvante et sincère.

Paul Philipon

Crédits photo : 3R Consultants https://3rconsultants.eu/2018/11/16/notre-livre-de-la-semaine-frere-dame-par-david-diop/

La rédaction

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