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« Un Homme qui dort » de George Perec : portrait d’un homme renonçant au monde

Après avoir publié Les choses en 1965 et remporté le prix Renaudot la même année, Georges Perec dresse dans Un homme qui dort, publié en 1967, la description d’une chute vers l’indifférence absolue d’un jeune homme de 25 ans dont on ne connaît pas le nom et qui, en choisissant de ne pas se rendre à ses examens, engrange une succession de conséquences l’amenant à un retrait presque complet du monde. Le début d’un oubli de soi et de renoncement à la vie s’opère. 

Pérec nous donne droit à une véritable expérience de la solitude détachée de toute norme sociale, quotidien et institutions ; il dresse le portrait d’un homme qui attend et à qui il s’adresse en utilisant un « tu » provocateur et écrasant : « Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre. » Ce tutoiement permet une prise de distance intéressante au-delà du monde. Le personnage s’éloigne aussi de la conscience d’être, il surpasse les frontières corporelles et de la pensée puisqu’il ne pense plus que ce qu’il voit : il constate, observe, existe, mais ne vit plus.

Petit à petit, l’homme s’enfonce dans la solitude et une indifférence heureuse apparaît. Ne subsistent que des gestes, des phénomènes, des bruits, le passage de la nuit et du jour. Il ne laisse rien derrière lui, ne voit plus personne, ne fait plus de bruit dans son appartement, ne laisse aucune preuve existentielle, on ne peut même plus imaginer son existence comme il imagine des heures durant, la vie et les mouvements de son voisin de palier dont il écoute attentivement les moindres sons et gestes. Plus rien n’a d’importance, ni de sens (il lit Le Monde tous les matins de manière mécanique, les mots ayant perdus de toutes leurs significations), se perd dans une contemplation infinie des choses, erre dans Paris, longe les murs, comme un rat. Il est là, comme une ombre, à ce moment présent et il est libre. La question de la liberté est assez centrale au sein du roman, que l’auteur lie intimement à l’indifférence : « L’indifférence dissout le langage, brouille les signes. Tu es patient, et tu n’attends pas, tu es libre et tu ne choisis pas, tu es disponible et rien ne te mobilise. ». Une question se pose : en se coupant du monde et de son fonctionnement, l’homme qui dort s’affranchit-il de toutes les limites forgées par la société ou au contraire, s’aliène-t-il à un enfermement en soi, en son corps dans le monde aseptisé des choses ?

La vision de la société est inquiétante, car par une simple action, ou plutôt une absence de geste, l’auteur se détache complètement (petit à petit les codes s’en vont, ses amis cessent de toquer à sa porte, et puis la notion du temps disparaît tout comme celle d’utilité et de but) de la société. Les normes quotidiennes apparaissent alors dans toute leur fragilité et ont l’air d’être une fuite construite et structurée afin d’échapper au vide existentiel de l’homme, face au poids de la vie qu’il porte sur les épaules. Il est le maître premier de son destin, et par ses actions, d’un point de vue existentialiste, définit jour après jour la nature humaine.

Cela mène à des réflexions sur la société contemporaine, minée par un ébranlement constant, une perdition dans l’action et le travail, une hyperconnexion, qui font disparaître l’ennui. Nous se savons plus nous ennuyer, nous détacher d’un rapport utilitaire aux choses.

L’expérience du vide et de la contemplation

Le titre évocateur condamne cet homme à une mort consciente dans un sommeil éveillé dans lequel on lui retire sa capacité d’action. Il y a nul engrenage, nul hasard, nulle provocation. C’est une pente douce et dramatique vers l’expérience du vide suprême.

On peut penser à Sartre et à l’existentialisme : l’homme endormi porterait alors le poids de la condition vaine de l’Homme. Alors qu’il est seul, plus aucun regard, ni même le sien ne le fait exister. Ne subsiste que l’oeil du lecteur et du narrateur. L’homme n’existe plus : il est le seul à pouvoir témoigner de ses actions, plus personne ne peut désormais témoigner de son existence.

L’échec de la fuite

Après avoir touché le fond, il ne reste plus que la mort. Alors lentement, l’homme émerge de sa torpeur, prend conscience de l’échec d’une mort spirituelle. Condamné à vivre, à ressentir, il voit la prison qu’il s’est construite. L’absence de choix et de volonté ne l’a pas affranchi mais enfermé dans une rigueur extrême vers une impossible déshumanisation.

Une première et unique description physique apparaît lorsqu’il se regarde dans le miroir comme un enfant prend conscience une première fois de son identité reflétée : il est question d’un visage qu’il reconnaît à peine. Enfin humain, il dépasse la simple voix solitaire qui nous guide tout au long du livre. Ce qui était une indifférence supérieure à la ville et au monde s’avère être une fuite de la vie et de son humanité. C’est avec la naissance d’un premier sentiment que l’homme se réveille : dans son attente, il a peur.

Dacha Morrison

Crédit photo : Geroges Pérec, adaptation en film d’ « Un homme qui dort », 1974

La rédaction

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