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(Re)découvrir l’histoire récente du Chili à travers deux documentaires

Deux réalisateurs, un étudiant français et un cinéaste chilien mondialement connu, deux documentaires totalement différents, mais une histoire commune : celle du Chili face à son passé. 

Cette semaine, on vous présente deux films sur le Chili qui, ensemble, se dressent comme un devoir de mémoire intergénérationnel. On y voit toute une population faire face à sa mémoire collective, tout en continuant de lutter contre l’héritage de Pinochet, visible encore aujourd’hui dans les nouveaux événements du pays. L’histoire récente du Chili est celle de fissures laissées par la dictature militaire d’Augusto Pinochet (1973-1990). Un pays fracturé dont la répression sanglante est racontée à travers des témoins directs et indirects.

Dans le premier documentaire, Au nom de tous mes frères, réalisé par Samuel Laurent Xu, on découvre l’histoire de la religieuse dominicaine française Nadine Loubet qui relate, à travers ses carnets, l’horreur de la dictature qu’elle voit quotidiennement dans les quartiers populaires de Santiago. Quant au second film La Cordillère des songes de Patricio Guzmán, on entre dans la dureté de la Cordillère des Andes qui révèle ses mystères à travers ses fissures, ses rochers, et ses pics enneigés, se dressant tel un mur infranchissable aux portes de Santiago.

Chez l’un comme l’autre, passé et présent se font écho

© Samuel Laurent Xu

Jeudi 24 octobre 2019, s’est tenue au Cinéma Luminor (Paris), l’avant-première du documentaire Au nom de tous mes frères organisée par le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir. Y était présent le jeune réalisateur du film : Samuel Laurent Xu. Âgé de 20 ans, cet étudiant en Master de droits humains à Science Po Paris livre l’histoire poignante de la courageuse et rebelle Sœur Odile, de son vrai nom Nadine Loubet, religieuse dominicaine française, arrivée dans les poblaciones de Santiago en 1965. Il découvre ses carnets en 2018 lors d’un échange universitaire à l’USACH (Universidad de Santiago de Chile) pendant un cours d’histoire sur la théologie de la libération. Sœur Odile y raconte, au fil de sa plume, sa lutte contre les disparitions, tortures et meurtres, son engagement dans la résistance au péril de sa vie, mais aussi ses questions dans un monologue adressé à Dieu pour essayer de comprendre toute cette horreur inhumaine.

(crédit Pyramide Distribution)

Pour la sortie du film La Cordillère des songes (Œil d’or du meilleur documentaire au Festival de Cannes 2019), le Ciné 104 (Pantin) a organisé ce 30 octobre une rencontre avec le réalisateur chilien Patricio Guzmán, âgé de 78 ans. Il nous emmène dans un majestueux voyage au centre de ce subjuguant labyrinthe de montagnes qui représente 80% du territoire du Chili. Ce paysage reste toutefois méconnu des Chiliens qui vivent près de lui sans le regarder, comme un mur invisible. Ce film signe le dernier volet de sa trilogie poétique socio-géographique consacrée à l’histoire de son pays d’enfance par le biais d’un élément naturel : le désert d’Atacama au nord du Chili dans Nostalgie de la lumière (2010), l’océan Pacifique en Patagonie, au sud, dans Le bouton de nacre (2015), et ici les Andes. Patricio Guzmán filme le Chili depuis plus de trente ans, forcé à l’exil après le coup d’Etat de Pinochet, il n’est jamais retourné y vivre et continue à raconter le combat de ceux qui y sont restés.

Ces deux films ont en commun de débuter la narration avec une voix off : celle d’une femme lisant les extraits des écrits de Nadine Loubet pour l’un, et celle de Guzmán, pour l’autre. Tous les deux utilisent la première personne et, ainsi, nous plongent dans une atmosphère intime. Au fil de ces réalisations, on y découvre des témoignages racontés par des intervenants proches des protagonistes – Nadine Loubet d’une part et Patricio Guzmán de l’autre – entrecoupés d’images d’archives de la résistance et de la répression, ainsi que d’images plus actuelles : comme si ces deux époques se répondaient dans un jeu de miroir terrifiant, là où le passé et le présent se font écho.

Devoir de mémoire intergénérationnel

A travers ces deux documentaires, les réalisateurs, si différents l’un de l’autre, abordent tous deux la question de la mémoire au Chili. Un voyage dans le passé nécessaire, pour comprendre les enjeux socio-économiques contemporains dans un pays longtemps perçu comme isolé, entre mer et montagnes. Tandis que Samuel Laurent Xu fait le choix d’un récit chronologique rythmé par la musique « Manifiesto » de Victor Jara et le poème de Paul Eluard chanté par Isabel Aldunate « Yo te nombro Libertad », Patricio Guzmán, lui, adopte un rythme bien plus lent, où les chants et cris de résistance se perdent au loin dans les sons sourds de la Cordillère.  

Ce patrimoine sonore immortel se fait entendre encore aujourd’hui dans les récentes manifestations contre le gouvernement de Sebastián Piñera (riche homme d’affaires, président du Chili de 2010 à 2014 et depuis 2018) où la nouvelle génération reprend le flambeau de celle des années 70-80, comme pour défendre un devoir de mémoire intergénérationnel.

19 octobre 2019 à Santiago au Chili
« Nous sommes les fils des ouvriers que tu n’as jamais pu tuer »

INFOS : Vous pouvez voir en ce moment le film La Cordillère des songes au cinéma en consultant les séances sur le lien suivant :

http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=262345.html

Pour voir le film Au nom de tous mes frères, vous devez faire preuve de patience car le film n’a pas encore trouvé de distributeur. Vous pouvez, en attendant, voir toutes les infos du film sur la page Facebook suivante : https://www.facebook.com/aunomdetousmesfreres/ 

Et pour en savoir plus sur l’actuelle crise sociale qui ébranle le pays : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/26/chili-plus-d-un-million-de-manifestants-mettent-le-gouvernement-sous-pression_6016979_3210.html

Crédits photo de couverture : @Museo de la Memoria y los Derechos Humanos

Mélissa Cetin

La rédaction

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