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Santiago du Chili, septembre 2019, un séjour de recherche sur le passé traversé par une actualité brûlante

Nancy Berthier, professeure à Sorbonne Université, spécialiste dans le domaine des Arts visuels des mondes ibériques et latino-américain, revient depuis la perspective des derniers évènements au Chili sur son séjour de recherche à Santiago en septembre dernier : elle décrit une situation tendue que l’augmentation du ticket de métro a embrasée et revient sur l’histoire du pays à travers le coup d’Etat du 11 septembre 1973 pour analyser cette crise. 

Une année dédiée à la recherche 

Avec les événements que traverse le Chili depuis quelque temps et en voyant le flux des terribles images qui nous parviennent chaque jour,  je ne peux pas m’empêcher de penser très fort et avec beaucoup d’émotion à mon récent séjour dans la capitale, Santiago, en septembre dernier, dans le cadre de mon congé de conversion thématique et de recherche (plus familièrement connu sous le nom de congé sabbatique).

Le projet de recherche sur lequel je vais travailler durant toute cette année universitaire porte sur l’utilisation politique de l’espace public en Amérique latine, plus particulièrement les places, du point de vue de leur imaginaire visuel. La place de la Constitution de Santiago est l’une d’entre elles et c’est vers celle-ci que mes pas m’ont portée après un séjour à Buenos Aires.

L’usage politique des places : une méthode par immersion

Ma méthode pour ce projet, à la croisée de multiples champs disciplinaires, repose sur un premier contact avec les lieux destinés à saisir l’originalité de l’espace public choisi dans une perspective comparative qui ne prétend pas à l’exhaustivité. Dans ce cadre, mon approche est avant tout sensible et repose sur une phase d’observation, très corporelle. J’y passe des heures à déambuler librement, à regarder, écouter, à prendre des notes, photographier, filmer. Une sorte de “tentative d’épuisement d’un lieu” à la Georges Perec, en somme. En parallèle, je rencontre des chercheurs, des cinéastes, des témoins. Et puis je lis et je m’informe. La vision, au départ résolument candide, s’étoffe vite et prend peu à peu corps. C’est à mon retour à Paris, entre deux voyages, que je digère et j’exploite cette masse d’informations.

Le coup d’Etat de Pinochet : un passé qui ne passe pas

L’événement politique que j’ai décidé d’étudier en relation avec la Place de la Constitution est le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973, avec le bombardement de la Moneda, palais présidentiel et la mort du président de l’époque, Salvador Allende, le premier président socialiste du continent arrivé au pouvoir par les urnes, qui s’est suicidé lors du bombardement, après avoir prononcé un dernier discours resté très célèbre à la radio : « L’Histoire est à nous, c’est le peuple qui la fait… Je serai toujours avec vous. Vous aurez au moins le souvenir d’un homme digne qui fut loyal envers sa Patrie… Travailleurs de ma Patrie, j’ai confiance dans le Chili et dans son destin… Allez de l’avant en sachant que, tôt ou tard, de nouveau s’ouvriront les grandes avenues par où passera l’homme libre, pour construire une société meilleure ». 

La dictature de Pinochet issue de ce coup d’Etat militaire, s’est fondée jusqu’en 1990 sur une répression qui s’est appuyée, comme dans l’Argentine voisine, sur les arrestations, la pratique de la torture  et les disparitions forcées (environ 3000 personnes). 

Du 11 septembre 1973 au 11 septembre 2019 

Arriver à Santiago le 10 septembre me permettait de participer aux cérémonies d’anniversaire de ce que l’on a baptisé « l’autre 11 septembre ». Ma surprise fut grande lorsque j’appris qu’il n’y aurait pas d’acte officiel cette année car le gouvernement du président Sebastián Piñera avait décidé de ne commémorer l’événement que tous les cinq ans. Le matin, le journal El Mercurio, publiait une pleine page faisant l’apologie du coup d’Etat avec pour titre « le 11/09/1973, le jour où le Chili a évité d’être comme le Venezuela d’aujourd’hui ». 

J’ai donc suivi de près les nombreuses manifestations commémoratives non officielles qui se sont déroulées dans la ville, principalement impulsées par les partis politiques de l’opposition et par des associations, notamment, de défense des disparus.

Le matin, j’ai assisté à divers événements aux alentours du palais de la Moneda, qui donne sur la place, située au nord. Une statue du président Allende, érigée en 2002, a fait l’objet d’une série d’hommages. Photo4 Elle était par ailleurs le point d’arrivée de diverses manifestations.  Sur le flanc latéral de la place, rue Morandé, au niveau de la porte de Morandé par où le corps d’Allende a été évacué en septembre 1973, un activiste a solennellement brûlé la « constitution de Pinochet ». La coordination féministe 8M appelait à « organiser dans tout le territoire une journée de protestation plurinationale, féministe et combattante, dénonçant l’impunité de l’Etat et le saccage imprésarial qui précarise et violente les vies de toutes ». Des mots d’ordre que l’on retrouve chez les manifestants aujourd’hui.

Le devoir de mémoire : ni oubli, ni pardon

La place de la Constitution, interdite au public dans un premier temps et sous haute surveillance policière, a été ouverte en partie permettant aux membres du collectif « Cueca sola » de réaliser une performance en hommage aux disparus à partir du slogan « Ni pardon ni oubli ». Photo 8-9 Dans un espace circulaire, devant un public disposé en une grande ronde, face à la Moneda, 46 personnes -des femmes, quelques hommes, de tous âges et un enfant-, se sont avancés tour à tour pour d’abord évoquer la figure du ou de la disparu(e) dont ils portaient l’effigie autour du cou (les photos de leurs visages). Ils ont  ensuite dansé la cueca, une danse nationale, sorte de gracieux ballet qui se pratique à deux. Danser la cueca sola est une manière très émouvante de visibiliser l’absence des disparus.

De septembre 2019 aux événements d’octobre

J’ai alors été frappée par l’extrême tension qui régnait sur la place et ses alentours. Je sentais une sorte de violence retenue, à fleur de peau. Chez les forces de l’ordre, omniprésentes, fortement armées et déployées en un nombre impressionnant mais aussi chez les manifestants, dont la colère et la détermination étaient palpables. 

L’annonce de l’augmentation du coût du ticket de métro aura été l’élément déclencheur du mouvement qui aujourd’hui secoue le pays, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase d’une société profondément inégalitaire et dans laquelle les fantômes du passé continuent d’être terriblement présents. Dans la crise que traverse aujourd’hui le pays, les références au coup d’Etat de 1973 sont constantes, tout comme le souvenir tenace des années Allende, dont la politique sociale, sous le signe de l’Unité populaire, est restée fortement ancrée dans les mémoires. 

Crédit photos : Nancy Berthier /

Nancy Berthier

La rédaction

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