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Coup d’coeur On’ : indiscutable consensus sur le Joker

On a tous entendu parler de la critique aigrie du Masque et la Plume. Après la polémique sur l’incitation à la violence héritée du Dark Knight Rises de Nolan, s’ensuit donc cet improbable accès d’agressivité depuis les ondes de France Inter : mais à quel moment le Joker n’est plus devenu le consensus qu’il aurait dû être !

Quatre rédacteurs de la rubrique ciné rétablissent, cette semaine, le consensus : le film de Todd Phillips est une merveille cinématographique et, surtout, un renouveau du genre. Rapide piqûre de rappel, en autant d’aspects marquants que de cinéphiles convaincus – qui vont vous forcer à sourire.

Elisa Fernandez : une B.O motrice qui épouse le film 

Créée par la violoncelliste et compositrice islandaise Hildur Guðnadóttir, la bande-son du film vient perpétuellement souligner l’enfoncement progressif du personnage dans une voie sans issue. Elle utilise des percussions fortes pour resserrer l’attention autour du Joker en formation dans des scènes décisives, comme lorsqu’il accompli son premier crime. Mais ce qui nous reste en tête, et fait l’un des piliers du film, c’est l’orchestre à cordes frottées qui accompagne Joaquin Phoenix de bout en bout, marqué par un rythme tantôt saccadé, tantôt plus délié, selon l’intensité visuelle et scénaristique. 

Joaquin Phoenix passe un cap dans sa filmographie : acteur talentueux, il se révèle ici de plus en plus protéiforme, capable de se métamorphoser pour les besoins d’un rôle, et sublimé ici par la caméra de Todd Phillips. La bande-son, un des moteurs du long-métrage, vient, quant à elle, souligner cette beauté des plans imaginés par le réalisateur. La musique, essentielle, accompagne tout au long du film le corps du Joker, créant un association image/hors-champ inoubliable.

Cassandre Bourdon : Un jeu d’acteur unique et solide 

Il est indéniable que le film repose sur la performance de Joaquin Phoenix : un corps long, amaigrit (l’acteur a perdu près de 24 kilos lors de sa préparation pour le rôle), recourbé sur lui-même, un rire énormément travaillé. L’acteur transcende son rôle et impose sa propre interprétation du Joker. Sa performance oblige le spectateur à retenir son souffle, au fur et à mesure que les cordes retenant Arthur Fleck se brisent une à une. On connaît la fin avant d’avoir vu le film, certes, mais Joaquin Phoenix nous maintient tout de même dans un état de tension permanente jusqu’à l’éclatement final.

Joker, avec Joaquin Phoenix, était très attendu. L’unanimité du fantastique jeu d’Heath Ledger faisait peser des doutes sur cette version, surtout après Suicide Squad… mais Phoenix a réussi à sublimer le rôle sans passer par la caricature ou l’imitation. Ce film étant fondé exclusivement sur le personnage éponyme, il aborde un aspect plus humain présentant l’évolution d’Arthur Fleck dans un Gotham en ébullition. On peut alors aborder le joker de The Dark Knight vivant autour de Batman, et celui de Todd Phillips essayant de survivre malgré ses multiples problèmes, d’une manière distincte, sans pour autant diminuer les performances des deux acteurs.

Joaquin Phoenix nous montre une fois de plus qu’il est parfaitement à l’aise avec les rôles complexes. On sent son talent s’emparer du rôle. Les scènes de danses, à l’initiative de l’acteur, sont saisissantes. S’il porte si bien le film qu’il en vient presque à éclipser les personnages secondaires, il faut remarquer que ceux-ci sont parfaits pour leurs rôles, permettant à Phoenix d’être soutenu par une base solide.

Avec un énorme succès commercial et un fort potentiel pour les Oscar, Joker s’inscrit dans la lignée de la trilogie de Nolan où l’ambiance est plus sombre et les personnages plus profonds. S’il ne remporte pas la statuette en février prochain, l’acteur aura tout de même marqué l’air des films de supers héros/super vilains par son interprétation exceptionnelle.

Thomas Faidherbes : un scénario novateur et assumé

En proposant une nouvelle approche scénaristique, Todd Phillips se permet d’aborder le scénario avec un prisme d’auteur. Il signe davantage un film porté sur l’exploration de la folie avec un récit édifiant. 

Le choix est entièrement assumé par le réalisateur lorsqu’il déclare dans une récente interview pour Empire : « Nous n’avons absolument rien suivi des comics books, ce qui va rendre les gens fous (…) Nous avons écrit notre propre version de ce qui pourrait faire naître un type comme le Joker ». Une décision idéale pour s’affranchir des codes des super-productions de super-héros / super-méchants actuels. Selon moi, le prisme d’auteur de Todd Phillips est une initiative nécessaire pour les films de DC Comics. C’est ce qui m’a permis de mieux apprécier un blockbuster comme le Joker

Sharon Houri : Une esthétique picturale bouleversante

« L’esthétique ne suffit pas » entend-on parfois, au profit d’un scénario élaboré. Je pense personnellement qu’elle peut, au contraire, incarner un film de bout en bout, à elle seule.

Dans le cas du Joker, la question ne se pose même pas puisque les images complètent un scénario complexe, adroitement structuré comme une danse : quelques pas en arrières, quelques pas en avant, vers la folie. Il est toutefois bon de valoriser la beauté des différents plans qui donnent littéralement vie au long-métrage, en suivant notamment le rythme scénaristique avec justesse et en l’habillant d’une douce et chaleureuse tristesse visuelle. Antinomique ? Le rendu est en fait harmonieux.

Les plans fixes donnent à voir des tableaux saisissants au sein desquels s’entremêlent trois couleurs symboliques : le jaune solaire, le rouge sang et le vert chimique. Elles se mêlent minutieusement au brouhaha grisâtre de Gotham. Avec génie, elles parviennent en même temps à s’imposer par à-coups, sortes d’urgents messages d’une joie mimétique puis d’une folie émancipatrice, et à se diluer dans l’espace sombre et indistinct du reste du monde.

Cette société suffocante fait d’ailleurs l’objet d’un autre jeu de caméra saisissant : une tension métaphorique entre intérieur et extérieur embaume habilement l’écran. Via un équilibre judicieux entre notre présence dans les appartements encombrés aux tons chauds, mais mornes, et les rues humides dont on peut sentir le poids du béton et de la ferraille, nous entrons et sortons de l’individuel vers le pluriel (et inversement).

Enfin, plans larges qui noient les personnages principaux dans la foule et gros plans qui centrent Phoenix comme on admire une statue au milieu d’un cimetière, se partagent l’espace-temps du blockbuster 2.0. Peut-être pour nous rappeler que le cinéma est, aussi, une photographie mouvante dont nos yeux se régalent. 

Vous l’aurez compris : le Joker, on retourne le voir. Plutôt deux fois qu’une ! 

L’équipe de la rubrique cinéma : Elisa Fernandez, Cassandre Bourdon, Thomas Faidherbes et Sharon Houri (sous la direction de Sharon Houri)

La rédaction

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