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Le paradoxe de la sensibilité environnementale individuelle

La crise environnementale et la normalisation de la société ont fait apparaître une injonction à l’éthique et la conscience environnementales. Affirmer être insensible à l’environnement, c’est être passif, irrationnel et dénué de tout affect. C’est ainsi que tous les citoyens se disent sensibles à l’environnement mais n’agissent pas toujours en conséquence, d’où le paradoxe !

Consensus sur la crise environnementale

Extinction des espèces, fonte des glaciers, pollution de l’air, catastrophes naturelles…Le constat scientifique de la crise environnementale est alarmant et fait partie de notre quotidien. Nous l’avons tellement entendu que nous n’y prêtons plus tellement attention.

Nous avons tendu l’oreille lors de la publication du rapport du GIEC en octobre dernier où une centaine d’experts du climat issus du monde entier avertissait des lourdes conséquences d’un réchauffement climatique à +1,5°C. Le rapport était destiné aux dirigeants politiques pour montrer que ce danger n’est pas irréversible si une réelle transition écologique est menée aux niveaux politique et institutionnel pour changer les modes de vie et les investissements. Au lieu de faire l’effet d’une bombe à retardement, ce rapport n’a fait qu’ajouter une pierre à l’édifice de la crise environnementale.

Fortement médiatisée, la question environnementale est relativement récente. Elle émerge sur les sphères politique et médiatique à partir des années 90 en parallèle d’une critique de l’hyperconsommation et des premiers chocs pétroliers, et se diffuse au sein de l’opinion publique depuis une dizaine d’années. Aujourd’hui, la crise environnementale fait l’objet d’un consensus au sein des Français mais qu’en est-il de leurs attentes 

En faveur d’une transition écologique

De nos jours, la sensibilité environnementale est telle qu’elle a fait apparaître une éthique environnementale qui prend également en compte les rapports entre l’homme et la nature, se démarquant ainsi de l’approche anthropocentrique.

Conscients des conséquences néfastes des activités humaines sur l’environnement, les Français espèrent des actions concrètes en faveur d’une transition écologique de la part de trois acteurs majeurs : l’Etat, l’Ecole et les entreprises.

L’Etat apparaît comme le plus évident en tant qu’instance suprême pour initier des normes, des politiques, des fonds ou encore des taxes en faveur d’une transition énergétique et écologique (taxe carbone, déduction d’impôts pour travaux pour une meilleure gestion de l’énergie ou de l’eau).

L’Ecole aurait le rôle d’inculquer une éducation à l’environnement comme la consom’action et l’écocitoyenneté dès le plus jeune âge.

Les entreprises sont également citées en tant qu’elles pourraient apporter des solutions en faveur de la transition écologique par le biais de l’innovation. Le but serait de trouver, grâce à la technologie, une meilleure utilisation des ressources naturelles pour conserver le même mode de vie tout en préservant la planète.

En somme, les Français ciblent différents acteurs de la société pour initier cette transition avant même de s’y inclure. 

Action moindre au niveau individuel

Avec l’émergence de la question environnementale et de son urgence s’ensuivent une médiatisation du sujet et une action publique. Le but est de sensibiliser les citoyens à l’environnement en modifiant leurs pratiques quotidiennes, de manière à les rendre plus écoresponsables.

Si les Français se disent préoccupés par l’environnement, le rapport « Mode de vie et pratiques environnementales des Français » publié en 2018 par le Service de la donnée et des études statistiques (SDES) montre que leur rapport à l’environnement est complexe voire parfois paradoxal.

Si la consommation de produits bio a considérablement augmenté, les pratiques à impact environnemental fort sont loin d’être généralisées : alternatives au véhicule motorisé (seulement ¼ optent pour une alternative), diminution de la consommation de viande (19% déclarent manger de la viande moins de 2 à 3 fois par semaine), circuits-court de distribution. 

« Il y a très peu de gens qui sont prêts à faire des efforts. Tout le monde est plein de bonne volonté ; tout le monde est conscient que c’est important, de là à faire des efforts personnels, sensibles, ça ne passe pas. Tout le monde dit qu’il est prêt à faire des efforts : soit parce que ça ne va rien lui coûter soit parce qu’il va avoir quelque chose en échange »

Christophe, 48 ans, Directeur des Alliances et de la Croissance externe dans une société d’agroalimentaire

Ces pratiques dépendent de variables socio-démographiques : l’âge (les individus âgés de moins de 45 ans déclarent être davantage préoccupés par la crise environnementale mais leurs pratiques ne vont pas toujours de pair avec leurs attitudes qui sont moins centrées sur l’habitat et le travail domestique), la catégorie socio-professionnelle ou encore le sexe (les femmes sont plus critiques à l’égard de la modernité et ont une sensibilité plus forte envers autrui et les générations futures qui peut être imputée à une socialisation genrée). 

Comment expliquer ce paradoxe ? 

Pourquoi existe-t-il un tel décalage entre une sensibilité environnementale accrue et un passage à l’action citoyenne si difficile ? De quel(s) acteur(s) ce paradoxe est-il à l’origine ?

La crise environnementale est un phénomène global, plurifactoriel et diachronique. De fait, les freins à l’action environnementale sont multiples et complexes. La crise environnementale est un phénomène trop abstrait car notre quotidien en France n’est pas bouleversé par ses conséquences (catastrophes naturelles, migrations climatiques ou encore famines).

En plus d’être abstraite, cette crise est énorme et intangible donc le cerveau l’appréhende comme une menace et la nie comme pour se protéger d’un danger de mort. C’est donc l’intelligence rationnelle qui est activée et non l’intelligence émotionnelle. C’est pourtant elle qui gagne car c’est celle qui nous sauve du danger grâce à l’instinct de survie. De fait, il faut faire appel à l’imaginaire, aux représentations culturelles (l’écocitoyenneté, la consommation, l’imbrication entre l’homme et les écosystèmes) pour ensuite transformer les structures et les schèmes politiques. 

Face à la crise écologique, beaucoup d’individus optent pour la « stratégie du passager clandestin » qui consisterait dans ce cas à laisser les autres acteurs s’investir dans la transition environnementale sans avoir personnellement investi d’efforts ou bien à une moindre échelle.

De manière à toucher tous les citoyens, il est important d’adapter le discours environnemental selon les dimensions et critères qui touchent le plus chacun : économique (rentabilité monétaire, défiscalisation), social (justice sociale, vie sociale), sanitaire (meilleure santé), politique (engagement et pouvoir citoyens), artistique (fiction climatique, design innovant), technologique (low-tech).

Face aux injonctions de la crise environnementale, des discours apparaissent pour se réapproprier un rapport sein envers la nature et une consommation raisonnée et ainsi limiter les dégâts environnementaux irréversibles sur le long-terme. Les citoyens peuvent se sentir désarmés avec ce discours qui entre en contradiction avec l’idéologie capitaliste actuelle qui est basée sur le profit à court terme et la consommation à outrance :  plus on a de richesses, plus on consomme et plus on est heureux. 

« Une fois de plus, l’idée d’économie d’énergie était quand même de faire des économies financières. Le moteur était quand même là. C’est le pognon qui fait marcher le monde » 

Christophe, 48 ans, Directeur des Alliances et de la Croissance externe dans une société d’agroalimentaire

Quels leviers d’action ? 

Des citoyens sensibles et sensibilisés à l’environnement doivent tout de même être accompagnés pour participer activement à la transition écologique. On doit leur montrer des exemples et des initiatives concrètes applicables à leur échelle et au quotidien. Pour ce faire, il faut leur donner envie d’agir en stimulant leur créativité (ateliers, recettes), leur soif d’apprendre (éducation à la consommation), leur sociabilité (café envie d’agir, apéro zéro déchet) et leur intérêt politique (bénévolat, écocitoyenneté). 

Et surtout, les comportements individuels ne peuvent et ne doivent pas être des actions isolées, à défaut d’être un changement artificiel. La sociologue Sophie Dubuisson-Quellier déclare dans un entretien à Usbek & Rica, «Le magazine qui explore le futur », que les contradictions entre un mode de consommation occidental (transport unique, consommation de viande, surconsommation) et la préservation de l’environnement proviennent essentiellement de contradictions structurelles : aménagement du territoire, mobilité, agriculture. Ces dernières relèvent des pouvoirs publics et des entreprises, d’où l’importance de faire pression sur ces acteurs.  

Crédits photo : https://alaingrandjean.fr/

Aymee Nakasato

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