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Lubrizol : de l’inquiétude à l’indignation

Retour sur l’incendie de Lubrizol qui a décimé Rouen le 26 septembre à travers l’œil d’une habitante de la ville alors même que la France apprenait le décès de l’ex président Jacques Chirac.

Retour sur l’incendie de Lubrizol qui a décimé Rouen le 26 septembre à travers l’œil d’une habitante de la ville, alors même que la France apprenait le décès de l’ex président Jacques Chirac.

Dans la nuit de Jeudi 26 septembre 2019, des bruits d’explosions arrachent soudainement les habitants de la ville de Rouen à leur sommeil, provoquant une profonde inquiétude. Immédiatement, l’information se répand à mesure qu’un épais nuage de fumée s’élève toujours plus haut dans les airs : un incendie s’est déclaré dans une partie de l’usine Lubrizol, une entreprise fabriquant des additifs pour lubrifiants. L’anxiété est d’autant plus importante que le site est classé « Seveso » seuil haut, une mention utilisée pour qualifier les sites industriels présentant des risques d’accidents en raison de la nocivité des substances qui s’y trouvent, en l’occurrence des hydrocarbures. Lubrizol avait déjà fait parler d’elle en 2013, lorsqu’une erreur technique avait provoqué la fuite dans la ville d’un gaz nauséabonde appelé mercaptan.

Rouen, victime d’un manque d’information ?

Malgré le lever du jour, les habitants du centre-ville se trouvent plongés dans une obscurité inquiétante, tandis que dans les communes alentours, on observe la fumée progresser rapidement vers les hauteurs. Plus de 200 pompiers sont mobilisés pour combattre les flammes qui n’entendent pas s’apaiser.

Lubrizol brûle depuis 2h30 du matin, mais la sirène de sensibilisation ne retentit pas plus tôt qu’à 8h. En fin de matinée, des consignes de confinement sont publiées et appliquées à treize communes.

Beaucoup expriment la peur qu’ils éprouvent pour leurs enfants, pour leurs ainés, et se demandent s’ils ne devraient pas quitter la ville sur le champ. Puis vers midi, les images spectaculaires de l’incendie sont remplacées sur tous les écrans par une phrase choquante : « Jacques Chirac est mort ».

Malgré la profondeur du respect que les Rouennais portent à la mémoire de l’ancien Président de la République, l’indignation s’installe peu à peu : à mesure que les médias multiplient les hommages, à Rouen la population est passée au second plan, ne sachant ni ce qu’elle est en train de respirer, ni les dégâts irréversibles que ce nuage menaçant provoque sur sa santé.

Une odeur âcre et persistante de gaz oblige rapidement les habitants à calfeutrer leur maison, et provoque de nombreux maux de têtes, nausées, et vomissements. Mais le préfet de la Seine-Maritime, qui s’est finalement exprimé en début d’après-midi, est catégorique : « l’air ne présente pas de toxicité aiguë » (à noter qu’une « toxicité aiguë » aurait entraîné la mort).

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, se rend sur place. Mais ses paroles ne suffisent pas à apaiser la population. Ce que l’on retient de son intervention, c’est qu’il prend conscience que : « l’inhalation de ces fumées présente en soi sa part de dangerosité ».

Dans le même temps, face au désintérêt dont les médias nationaux font preuve en dépit de la gravité de la situation, le hashtag #Lubrizol débuté sur Twitter se révèle précieux.

Chacun tente de s’improviser journaliste en informant et en partageant photos, vidéos et constats. Des photos circulent, sur lesquelles on aperçoit des suies noires recouvrir les tables et les toboggans des jardins, tandis que la présence d’éléments radioactifs dans la liste des substances utilisées par Lubrizol est pointée du doigt.

Des vidéos nous montrent un robinet duquel s’écoule une eau d’un noir de jais. Bien qu’il ait été prouvé que cette noirceur ne relève pas d’une conséquence de l’incendie, les habitants craignent la contamination des nappes phréatiques.

Pourquoi la population rouennaise n’est-elle pas convaincue par la parole de l’Etat ?

Le lendemain de l’incident, tous les établissements scolaires de la ville demeurent fermés. Les médias diffusent la venue sur les lieux d’Agnès Buzyn, ministre de la Santé, et d’Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique. « Je ne peux pas dire qu’il n’y a pas de danger » affirme l’une, tout en conseillant aux habitants de nettoyer les suies à grande eau. La fumée n’a pas dégagé de « polluants  anormaux » assure l’autre.

Pourtant, les agriculteurs et producteurs de plusieurs départements reçoivent l’interdiction de récolter, un désastre pour la survie de leur entreprise agricole. Un désastre pour l’écologie, également, qui encaissait déjà un lot bien trop important de pollution.

Si ces différents membres du gouvernement se sont déplacés pour tenter de rassurer les habitants de Rouen, le silence d’Emmanuel Macron, lui, ne passe pas inaperçu. Le chef de l’’Etat, qui avait pourtant publié une longue série de tweets suite à la disparition de Jacques Chirac, n’a pas daigné exprimer sa solidarité suite à cet événement, que l’on peut aisément qualifier de catastrophe industrielle.

En effet, pas moins de 5000 tonnes de produits chimiques ont été réduites en poussière, ainsi qu’une partie du toit composé d’amiante, une substance connue de tous comme étant hautement cancérogène. Si le préfet affirme à plusieurs reprises que « la qualité de l’air à Rouen est habituelle », les résultats d’analyse de l’air réalisée par l’Ineris publiés mardi 1er octobre n’écartent pas totalement le risque de nocivité sanitaire. Agnès Buzyn est elle-même forcée de l’admettre : « Personne ne sait ce que donnent ces produits mélangés quand ils brûlent ». Ainsi le doute subsiste, en témoignent une série d’événements qui ne coïncident pas avec le discours tenu par le Gouvernement.

D’abord, il semblerait que l’un des 200 pompiers mobilisés témoigne s’être vu refuser l’accès aux résultats de ses propres analyses sanguines. Ensuite, la diffusion d’un cliché de policiers portant d’imposants masques à gaz amène la population à se demander si elle ne devrait pas en bénéficier, elle aussi. Enfin des résidus grisâtres analysés à titre privé certifient la présence d’amiante dans plusieurs jardins de particuliers. Plus d’une semaine après l’incendie, de fortes odeurs de gaz continuent d’incommoder la population selon l’orientation du vent.

De nombreux questionnements demeurent

Au lendemain de cet incident, l’ensemble des Rouennais et citoyens touchés par la progression du nuage d’hydrocarbures, qui a terminé sa course aux Pays-Bas, n’attendent donc qu’une chose : la vérité. Une vérité authentique, transparente sur tous les plans. Mardi dernier, plus de 2000 personnes équipées pour la plupart de masques anti-projection se sont mobilisées pour incarner ces revendications légitimes .

Comment l’incendie du site a-t-il pu advenir alors qu’il est censé bénéficier d’une importante protection ? Peut-on réellement nous certifier que cette catastrophe ne conduira pas au développement de maladies plus ou moins graves sur le long terme ? Et surtout, quand Lubrizol sera-t-elle enfin tenue responsable de cette catastrophe sanitaire et environnementale ?

Affaire à suivre…

Crédits photos : Actu, France Bleu

Sarah-Yasmine Ziani

La rédaction

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