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Le rap sans frontières du collectif Naar

Sur l’album Safar, des rappeurs et beatmakers marocains collaborent avec des artistes venus du monde entier pour créer un projet singulier et attachant.

Sur l’album Safar, des rappeurs et beatmakers marocains collaborent avec des artistes venus du monde entier pour créer un projet singulier et attachant.

Naira (feu en arabe) est un collectif formé au Maroc en 2018 par le directeur artistique Mohamed Sqalli et le photographe franco-marocain Ilyes Griyeb (auteur de l’excellente série photographique  Moroccan Youth ) bientôt rejoint par une nébuleuse de photographes, rappeurs et producteurs.

Remédier à un déséquilibre : la philosophie du collectif Naar

Le membres du collectif partent d’un postulat : alors que des artistes européens ou américains reprennent de plus en plus les codes de la culture maghrébine et en tirent un profit, les artistes arabes ont eux bien du mal à vivre de leur art ou à le diffuser.

En effet ces derniers se heurtent à plusieurs obstacles : le manque de subventions, le manque d’industrie musicale spécialisée, la mainmise du roi du Maroc sur la société et la mentalité conservatrice de leurs aînés.

Les artistes sont aussi concernés par des problèmes qui touchent tous les jeunes marocains ; notamment le chômage élevé qui pousse de nombreux jeunes à tenter de passer clandestinement en Europe, la voie légale étant bouchée. En effet les autorités craignent une émigration définitive ou une éventuelle menace terroriste et le rappeur Issam a d’ailleurs dû annuler un concert à Paris faute de visa.

Il n’est pour autant pas question pour les membres de Naar de se complaire dans le pessimisme ni de se laisser abattre : leur but est de créer un monde “post-culturel” dans lequel tous les artistes auraient les mêmes opportunités et toutes les cultures seraient sur un pied d’égalité.

Mettre en avant la culture marocaine

En plus d’un site web où l’on trouve de nombreux entretiens avec des artistes du monde entier, Naar s’est donc lancé dans la réalisation d’un album collaboratif sorti le 13 septembre, le bien nommé “Safar” (voyage en arabe).

Le projet met en valeur la nouvelle scène trap marocaine : 11 rappeurs et beatmakers marocains y figurent, dont Madd, Issam et le groupe Shayfeen, incontournable au Maroc.

Un aperçu de la scène trap marocaine lors d’un passage à Paris

Chacune des 16 pistes de l’album voit un artiste marocain collaborer avec un ou plusieurs artistes européens ou nord-américains, pour un total de 32 artistes et 9 nationalités. On y trouve un bon nombre de français, y compris des poids lourds comme Lomepal, Dosseh, Koba LaD et Hornet la Frappe, des artistes un peu plus confidentiels comme Nelick, Laylow et Nusky, mais aussi un rappeur italien, un espagnol, un canadien, un américain, un hollandais…

Le but est de faire connaître la trap marocaine dans le monde sans sacrifier ce qui fait sa spécificité : les instrus rappellent s’il le faut la filiation maghrébine, la langue arabe sert de pont entre les différents morceaux du projet et les clips, souvent réalisés par Griyeb, sont tournés au Maroc.

Clip d’un morceau tiré du projet  tourné dans le désert d’Agafay, dans la région de Marrakech

Une génération sans barrières

À travers ces collaborations reliant trois continents, c’est aussi un réseau d’artistes parfois très différents qui se construit, pour qui la musique fait office d’espéranto. Si certaines sont nées après des rencontres amicales qui ont débouché sur des séances improvisées au studio, dans d’autres cas le contact s’est fait sur les réseaux suite à une admiration mutuelle.

L’impression qui domine dans le documentaire accompagnant l’album (“Crossing Borders”, dispo sur la chaîne Youtube de Naar) est celle d’un groupe de rappeurs et de beatmakers partageant les mêmes idéaux artistiques et humains à défaut d’avoir la même culture ainsi que de collaborations basées sur le feeling plus que sur la viabilité commerciale : un modèle rafraîchissant dans le domaine habituellement très calibré des featurings dans le rap.

De fait, “Safar” ajoute un supplément d’âme à un genre musical, la trap, pourtant peu réputé pour son romantisme. Cet album permet ainsi de rendre réelle, 16 titres durant, l’utopie post-culturelle au cœur du projet Naar en abolissant les frontières de manière symbolique. Grâce à Internet et Youtube on peut désormais s’envoyer des prods et des couplets d’un continent à l’autre sans avoir à quitter son pays en attendant que les frontières (bien réelles) qui poussent chaque année des milliers jeunes maghrébins à traverser illégalement la méditerranée au péril de leur vie tombent enfin.

Pour aller plus loin

https://www.huffpostmaghreb.com/entry/et-si-on-laissait-enfin-les-artistes-arabes-raconter-eux-memes-leurs-histoires_mg_17382090

https://www.courrierinternational.com/video/video-we-speak-hip-hop-episode-4-au-maroc-rap-kasbah

Et pour soutenir les artistes arabes, n’hésitez pas à aller voir les expositions de la troisième biennale des photographes du monde arabe contemporain, qui investissent de nombreux lieux parisiens jusqu’à fin novembre. 

Romane Carballo

La rédaction

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