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PARIS — BUENOS AIRES

Rencontre avec le photographe argentin Eric Mistler, enfant de Buenos Aires et jeune adolescent parisien.

Rencontre avec le photographe argentin Eric Mistler, enfant de Buenos Aires et jeune adolescent parisien.

Amateurs du ballon ovale ou éternels voyageurs ne soyez pas déçus : nous ne reviendrons pas ici sur la rencontre sportive de samedi dernier ni ne vous tiendrons informés d’une chute drastique des prix du billet d’avion transatlantique. Si l’idée d’emprunter la rue du Petit Pont et de vous mêler aux convois de touristes flottants dans leur vêtement de pluie vous angoisse, prenez votre courage à deux main et réfugiez-vous en chemin à l’angle de la rue Galande. Hélène Nougaro y expose jusqu’au 5 octobre 2019 quelques couples de photographies d’Eric Mistler à l’occasion de la récente publication de son livre. Un couple franco-argentin en noir et blanc, deux capitales en miroir qui se confondent.

Nous tenons à renouveler nos remerciements au photographe, Eric Mistler, pour le temps qu’il nous a accordé et les photos qu’il nous a fait parvenir pour illustrer cet article.

Eric Mistler, un porteño parisien

À dix ans, le jeune Eric Mistler reçoit son premier appareil photo, un Brownie Kodak. “Avec un grand-père photographe et réalisateur amateur averti, je n’ai pas pu y échapper !”. Il se souvient parfaitement du développement de sa première pellicule et du regard critique porté à chacun de ses clichés.

Il quitte Buenos Aires avec ses parents à l’âge de 13 ans. S’il ne cesse de penser ni de s’intéresser à la photographie, sa carrière très prenante comme producteur ne lui permet pas de s’adonner à sa passion.

Père très tôt, puis déserteur pour l’Argentine, il ne reviendra en Argentine que 55 ans après mais avec un but bien précis :

“Je voulais y aller avec un projet et pas les mains dans les poches. J’ai monté ce projet d’exposition à l’Alliance Française de Buenos Aires, à Paris et du livre. J’y allais avec un but professionnel qui me permettait d’allier mon travail avec le soin du manque de l’enfance. C’était très fort mais ça s’est extrêmement bien passé. On craint que les souvenirs aient embelli les choses mais j’ai été très satisfait. Ma cousine et son mari étaient un point d’ancrage important, ils ont toujours été là si j’avais besoin de quoi que ce soit sur place. J’ai revu quelques amis d’enfances dont Jean-Louis Buchet que je connais depuis l’âge de 8 ans et à qui je dois la liaison avec l’Alliance Française. Ils étaient mes ambassadeurs là-bas. J’ai même retrouvé mon exvoisine !”

Eric Mistler à Marie Vesco pour On’

Il a pu s’immerger dans la vie de porteño et mener plus facilement à bien ses projets grâce à ce réseau. La genèse du livre est une cicatrisation, un pont sur l’océan cristallisé par la si grande proximité des capitales à travers ses photographies.

“Si l’exposition est un accomplissement aux retombées éphémères, le livre est pérenne et c’est pour moi une très belle récompense que d’avoir mené à bien ce projet », nous confie t-il.

Eric Mistler à Marie Vesco pour On’

Retrouvailles et apprentissage

“Comme à Paris j’ai l’habitude, je sais comment les gens réagissent face aux photos. Là-bas, il a fallu que je m’habitue. Je regardais la ville comme le touriste que je devais m’efforcer de ne pas être, je retrouvais des sensations, des odeurs, des endroits. En réalité je ne connaissais pas vraiment la ville car à 13 ans mon cercle de vie n’est pas très étendu : quartier, école, club de sport… D’autant plus que Buenos Aires fait 5 fois la surface de Paris intramuros. Il fallait que je voie des choses que les gens ne voient pas.”

Eric Mistler à Marie Vesco pour On’

L’évidence du hasard

Ce jeu de correspondances n’était pas prémédité nous explique-t-il. “Je souhaitais faire un livre sur mes deux villes”, un livre dans lequel les gens auraient été invités à se perdre parmi les clichés.

Après une première sélection de ses photos de Paris, il part pour Buenos Aires qu’il photographiera six mois durant. En sélectionnant les prises argentines, il songe à un rapprochement d’une dizaine de couples Paris – Buenos Aires, idée fortement encouragée par Matthieu Loriot Prévost son éditeur.

Les photos ont été rapprochées a posteriori et Eric Mistler affirme qu’il n’a pas cherché à provoquer les correspondances photographiques, toute prise se réalisait sans arrière pensée. “Aujourd’hui encore j’en trouvé une autre ! Ce sera pour la réédition !” “Je les ai regardé d’une façon qui fait que ces villes ont quelque chose en commun, c’est mon regard subjectif.”. Tout se passe comme si le mélange des capitales dans la vie du photographe les lui avait fait voir d’une telle façon qu’inconsciemment, Paris se projetait dans les rues de Buenos Aires et Buenos Aires dans les rues de Paris.

Portrait d’un photographe, être et travailler

“Pas une seule photo qui n’est posée, elles ont toutes été prises sur le vifs et aucune n’est recardée : soit la photo me plaît, soit je la jette.” La retouche trahirait ce qu’Eric Mistler considère comme une témoignage.

L’exposition et le livre donnent à contempler des prises en noir et blanc, un choix du photographe qui ne travaille jamais en couleur : “Pour faire de la photo dans mon style, c’est plus difficile d’aller à l’essentiel, on risque de se perdre dans la couleur.”.

Il nous confie tout de même par souci d’exactitude que lors de l’exposition des photos de l’oeuvre des gagnantes du concours de fresques organisé par la directrice culturelle de la faculté de droit de Buenos Aires à l’occasion du centenaire de la réforme universitaire en Argentine, il avait travaillé en couleur parce que son objet ne pouvait selon lui être abordé autrement.

“Ce sont les gens qui m’intéressent.”, confirme le photographe lorsque nous abordons la quasi omniprésence de l’humain dans ses clichés. Son activité est bel et bien “un plaisir partagé” avec ses “personnages” : “Ce que je montre, je le montre avec empathie avec les gens et je prends le pari que la majorité ne serait pas mécontente de se voir sur les photos.”. Il nous raconte avec enthousiasme qu’il a retrouvé le couple dansant sur la photographie prise lors d’une soirée à la guinguette Saint Gervais.

Par sa bienveillance, “Eric est toujours admis là où il est, qu’il soit passant, visiteur ou ami.” écrit son ami Bruno Podalydès dont nous rejoignons l’élégante analyse : “Dans un climat général d’inquiétude, d’incandescence sous un ciel plombé (au sens propre avec Notre-Dame), cet acte de désigner encore et toujours l’entrain, la circulation, le miroitement du monde nous renvoie évidemment à l’acuité des Doisneau, Cartier-Bresson, Depardon, toute cette photographie dite humanise qui nous manque aujourd’hui. Je pense aussi aux facéties d’Agnès Varda, l’irruption imprévue de l’humour, fendant le cliché, rompant avec la monotonie.”

Le format paysage prédominant s’explique quant à lui par les 40 ans de carrière dans la production d’Eric Mistler. “J’ai élargi mon cadre quand je suis revenu à la photo, ça m’a appris à mettre en place différemment les personnages dans le cadre.”

Très peu de temps s’écoule entre ce qu’il voit et la prise de la photo. Ce projet sur le temps long lui a permis d’adopter l’attitude du promeneur et c’est lors de ces flâneries concentrées que surgissent des miracles tels qu’un sourire à l’objectif sur l’air de l’Internationale.

Eric Mistler n’utilise pas de longue focale et travaille donc très près des gens, il n’est d’ailleurs pas toujours facile pour lui de sortir son petit appareil. Pas plus tard que samedi dernier, alors qu’il retrouvait ses amis dans un pub à l’occasion de la partie de rugby disputée par la France et l’Argentine, il s’est refusé à photographier la petite migrante tout juste réveillée auprès de ses parents encore endormis. “J’estime pourtant qu’on est là pour montrer la réalité, mais il s’agit de trouver la balance entre “ça existe” et “j’en profite”.

Et pour la suite ?

Si les capitales sont en de nombreux points semblables, la comparaison des territoires nationaux donnerait plutôt lieu à une opposition qu’un rapprochement.

Notre rencontre avec l’artiste fut l’occasion d’évoquer quelques pistes de réflexions et des idées pour la suite, “Je ne suis pas prêt de m’arrêter, je vous préviens !” et certains projets sont d’ores et déjà prévus : vous pourrez le retrouver dans le cadre du festival Paris Banlieues Tango au Patronage Laïque Jules Vallès dans le 15ème arrondissement du 4 au 15 novembre 2019. Ne l’oubliez pas trop vite, ses photos de Julio Cortazar et Julio LeParc de 1974 se joindront à ses clichés de l’exposition “Algunos argentinos en Paris” dès 2020 à la Maison de l’Argentine de la Cité Universitaire.

Le Livre
Paris Buenos Aires, Eric Mistler
Sortie le 12 septembre 2019
128 pages, 115 photos en noir et blanc
Format : 29 x 24 à l’italienne
Préfaces par Bruno Podalydès, Jean-Louis Buchet et Eric Distler
Édité par Matthieu Loriot Prévost
Mis en page par Maxime Ruiz

Exposition du 12 septembre au 5 octobre 2019 à l’Art Store by Hélène Nougaro
Espace Mailletz, 17 rue du Petit Pont, 750005 Paris du mardi au samedi de 14h30 à 19h et sur rendez-vous
Tel : 0680453282
www.regardssurparis.com

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