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Edouard Louis 3/3 : Qui a tué mon père

Bibliotopsie ce sont trois articles sur trois facettes d’un même auteur. Cette série revient sur les oeuvres d’Edouard Louis.

Dans son dernier roman coup de poing, Edouard Louis, derrière les rouages d’une relation père-fils confiné au silence, décrypte la brutalité politique sur des corps, ceux des classes populaires.

L’arme des mots

De l’inculture au monde universitaire, de l’absence de dialogue aux discussions littéraires, Edouard Louis a franchi des ponts et gravi des montagnes. Il a quitté la Picardie.

Depuis son enfance racontée dans En finir avec Eddy Bellegueule jusqu’aux bribes évoquées dans Histoire de la violence, le jeune auteur n’omet aucun détail sur une longue histoire de dés-amour qui le lie -ou le délie à celui qui l’a mis au monde. Ici, il relève la complexité de ses liens et distille une analyse d’un rapport forgé sur une incommunicabilité immuable entre un fils affluant d’interrogations et un père aride de réponses. De toutes formes de réponses.

Plus que le mutisme, c’est l’ignorance du père Bellegueule qui a tué la flamme des attentes du jeune Eddy, futur Edouard, à l’instar de sa déception lorsqu’un soir d’hiver, venant d’apprendre l’existence et la chute du Mur de Berlin à l’école l’après-midi il assaillit de questions un père qui acquiesça d’un simple oui, ajoutant seulement qu’il en avait parlé à la télévision.

Une réalité cachée derrière un écran, même sur un sujet comme l’Histoire, qui devrait être partagée de tous ; certains auront des livres, des articles du Monde et connaîtront par cœur « Ich bin ein berliner« , les autres la télé, le flash info. L’unique télé achetée avec le bout des économies, dans l’hyper du coin. Le faussé qui sépare Edouard Louis de son père, de sa mère, de sa sœur, en somme, de tout le paysage de son enfance, c’est le langage, l’art des mots, l’arme des mots.

L’arme à gauche

Il n’y pas d’expérience sociale dénuée de politique. La clé de voute de ces quatre vingt pages faites de braises dépasse le cadre même de la déchirure familiale, de la chute inaltérable. L’auteur ne cesse de créer des liens, en montrant comment l’action politique désarticule un corps, comment elle le détruit. Celui du père Bellegueule en est témoin : son dos, ses bras, ses jambes. Son visage aussi.  La proximité également entre les choix politiques et la vie des classes populaires, où l’on fête une décision en allant à la mer, et où une loi -El Khomri, peut se révéler source d’appauvrissement, de déclassement.

Pour les autres, l’autre classe, elle n’est qu’une « question d’esthétique » selon l’auteur, une question secondaire et sans conséquence, créant ainsi un écho avec l’essaie de François Bégaudeau : Histoire de ta bêtise, l’auteur est contre la propriété alors même qu’il est propriétaire. Il exprime qu’il n’avait pas peur de perdre son bien car la politique est de son côté. Du côté de la bourgeoisie.

Maintenant qu’il la connait, la bourgeoisie, Édouard Louis en ressort un violent contraste imagée et conscrit, oeuvre après oeuvre, gagnant en justesse et en parallèles balzaciens.

Honte sociale

En tant que lecteurs, nous prenons un certains plaisir à suivre les souvenirs d’enfance d’Edouard Louis, souvenirs malheureux, et à prendre le pas d’une traversée diachronique des sentiments. En se baladant sur différentes temporalités, de la fin des années 1990 jusqu’à l’aube du troisième millénaire, l’auteur nous conte l’histoire d’un vivant déjà mort, mort socialement. Cette dernière étant d’autant plus cruelle qu’elle arrive de manière systémique, prévisible, d’aucuns pourraient dire prévue, tel un impondérable et inlassable déterminisme kantien.

De la mort sociale de certains découle une honte sociale pour les autres, ceux qui s’en sont sortis. Ces transfuges de classe finalement inclassables, sont dépossédés et de leur condition ouvrière et de leur statut de bourgeois. Ils ne sont chez eux nul part,  car la richesse ne s’acquiert pas, elle se transmet.

Edouard Louis n’a reçu de ses parents ni le capital financier ni le capital symbolique, et ses remords, ses tristesses et ses états d’âme ne sont pas des reproches ingrats mais de simples constats. Une réflexion sociologique.  Edouard Louis comprend, met en perspective, et accuse le véritable inquisiteur, un coupable sans visage et d’une puissance surhumaine, le système.

Ainsi, il va au delà de la critique – contrairement à Yann Moix dans Orléans – en s’attaquant aux causes, aux fondements et aux raison du comportement de son père et à son propre enclavement . Le roman ne s’appelle pas Qui a tué Edouard Louis mais Qui a tué mon père : les plaintes laissent place à la recherche, propices à la rédemption. Et le grand cœur de l’auteur excuse, pardonne. Et nous entendons sa voix quand il écrit : « souvent je crois que je l’aime ». Oui, nous aimons toujours nos parents, même quand on s’appelle Edouard Louis.

Aymeric De Tarle

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