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Regard sur la crise Itaipu depuis le Paraguay

Hors les frontières de ce « pays et caetera », expression employée par un l’ancien exilé de la dictature Martin Almada pour illustrer l’invisibilité du Paraguay sur la scène internationale, l’affaire Itaipu n’a que peu de retentissement. Sur Twitter, le #Itaipu est entré dans les tendances et les conversations finissent d’une manière ou d’une autre par converger sur ce qui a mouvementé la société depuis le 24 juillet dernier.

La démission de Pedro Ferreira à la direction de la ANDE (Administration Nationale d’Électricité)[1] révéla au grand jour un accord bilatéral sur le partage de l’énergie produite par l’usine hydroélectrique binationale, Itaipu. Son geste signait le début d’une controverse du côté paraguayen autour des conséquences de cet accord du 24 mai 2019 entre les ambassadeurs[2], jusque là tenu secret.

C’est quoi Itaipu ? Fonctionnement et Histoire

Quelques chiffres[3]

Itaipu détient le record mondial de production cumulée d’électricité. Ce barrage produit annuellement 95000 GigaWatt/heure, une production moyenne qui représente 20% de la consommation du Brésil, 33% de celle de la Californie et 7 fois celle du Paraguay.

Il convient de souligner que le bilan énergétique du pays révèle que 20% de sa production est électrique : 40 % provient de la biomasse, 40% du pétrole et ses dérivés. Le Paraguay utilise 10% de l’énergie du barrage, ce qui couvre 80% de sa demande en électricité. Les 40% restant reviennent au Brésil par le paiement d’une maigre compensation par Electrobras.

La consommation du pays, domestique particulièrement, a drastiquement augmenté cette dernière décennie et la demande requiert désormais l’énergie cédée jusque là au Brésil.

Histoire et fonctionnement d’ITAIPU : Le traité du déséquilibre [4]

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un bref historique des relations brasilo-paraguayennes autour du barrage d’Itaipu nous semble souhaitable.

Une partie de la communauté scientifique s’accorde à dire qu’en 1872, le traité d’armistice mettant fin à la Guerre de la Triple Alliance[5] stipule que les Saltos de Guairá se situent du côté paraguayen. Toutefois, cette frontière était toujours l’objet d’une commission chargée de déterminer qui en était le détenteur lorsque le Brésil affirmait publiquement en 1962 vouloir exploiter la zone pour développer son complexe industriel. Cette annonce faisait suite à des études de son potentiel hydroélectrique débutées sept ans auparavant.

C’est dans le cadre d’un partenariat entre le président brésilien João Goulart et le dictateur Alfredo Stroessner qu’une commission binationale vit le jour pour concrétiser l’exploitation de la zone. Un coup d’état militaire destituait Goulart deux mois plus tard et en juin 1965, Puerto Renato ainsi que la zone de 20 km disputée avec le Paraguay étaient envahit par les brésiliens.

L’invasion et la crise diplomatique, gérées par les États-Unis, prirent fin avec l’acte de Foz de Iguazu du 22 juin 1966 qui établit les bases de l’exploitation conjointe du futur barrage hydroélectrique, communauté de biens entre le Paraguay et le Brésil. L’acte stipule notamment que l’énergie produite et non utilisée par le Paraguay peut être remise au Brésil comme une acquisition préférentielle à un prix juste.

Le Traité d’Itaipu signé le 26 avril 1973 par les dictateurs Stroessner et Garrastazú Medici marque quant à lui la normalisation d’un déséquilibre majeur entre les deux pays. En effet, le système d’acquisition préférentielle devient celui d’une cession obligatoire au Brésil. L’article 13 mentionne un “droit d’acquisition” de l’énergie non consommée du Paraguay par le Brésil. Ainsi, le Paraguay ne peut vendre ses excédents à d’autres pays de la région tels que l’Argentine, l’Uruguay, la Bolivie ou le Chili.

C’est justement dans l’Annexe C du Traité que sont fixées les conditions de compensation de cette cession. Initialement de 9,4 $ par mégawatt heure d’énergie ils ont été augmentés lors des présidences de Nicanor Duarte et Fernando Lugo.

Par conséquent, le Paraguay ne reçoit que 360 millions de dollars nets chaque année au lieu de 2926 millions tandis que l’énergie bénéficie au cordon industriel de Sao Paulo et ses alentours.

Le barrage hydroélectrique Itaipu devient une entité supranationale dirigée par douze conseillers désignés par les deux pays. Depuis la chute de la dictature, les essais de transparences sont vains.

À cela s’ajoute les déséquilibres concernant la dette. Plusieurs études s’accordent à dire que le Paraguay a déjà épongé sa part bien que celui-ci ait plusieurs fois pris en charge la moitié de celle de son homologue brésilien, particulièrement lors de l’accord Wasmosy – Cardoso en 1997.

L’horizon 2023

La controverse débutée fin juillet 2019 s’inscrit dans l’horizon des 50 ans d’Itaipu et la renégociation convenue de l’Annexe C qui traite du coût de l’énergie. L’opinion y voit une réelle opportunité de rééquilibrage en faveur de leur pays.

Au demeurant, la révision de cet Annexe C n’aura aucun impact sur les déséquilibres établis par le Traité de 1973.

Ce cas pourrait être étudié par la Cour de Justice Internationale de La Haye dans la mesure où il viole la Convention de Vienne sur le Droit des Traités, selon le Dr. Gustavo De Gásperi.

C’est dans ce contexte et ses antécédents historiques que s’inscrit le vif rejet des citoyens paraguayens. Le pays achetait jusqu’alors plus d’excédents que le Brésil, une énergie non pas à 41 mais 35 $ le mégawatt par heure. Selon le chef technique Fabián Cáceres, ayant lui aussi donné sa démission, Electrobras aurait, dès l’arrivée du gouvernement Bolsonaro en janvier 2019, contesté l’usage majoritaire d’excédents par le Paraguay. “Les brésiliens ont obtenu ce qu’ils voulaient depuis dix ans”, affirme t-il.

En quoi consiste cet accord secret ?

Il a été décidé par Itaipu et Electrobras, à travers les diplomates nationaux précédemment cités, que la ANDE devrait augmenter chaque année ses achats d’énergie directe (soit au prix fort) de 12 à 70 % d’ici 2022, un montant estimé à 250 millions de dollars par la SINTRANDE[6]. L’initiative aurait été prise du côté brésilien, au vu du coût supérieur payé pour l’énergie d’Itaipu par Electrobras en comparaison avec son homologue paraguayen. Cette inégalité est due au fait que plus d’énergie excédentaire est consommée de l’autre côté du fleuve Paraná.

L’affaire aurait pris un tournant politique dès lors que la ANDE s’est montrée réticente à un tel accord, soutenu ensuite par les présidents Abdo et Bolsonaro.

Brève chronologie de l’affaire

Le lendemain de la démission de Pedro Ferreira et Fabián Cáceres, le Président Mario Abdo Benítez se prononce en faveur de l’accord et convoque la fierté nationale pour le justifier : cet accord reflète un Paraguay qui se ravive face au Brésil, un Paraguay plus sérieux “qui n’a besoin des miettes de personne[7]. Il ne souhaite plus négocier avec son homologue, honteux des petits avantages que le pays tire de la situation. Le Paraguay a accès à plus d’excédent que ne le stipule le traité depuis des années, affirme t-il.

Le syndicat des travailleurs de la ANDE appelle les citoyens à se réunir le lundi 29 juillet devant le siège dès 7 heures alors qu’un groupe de contestation s’y est d’ores et déjà formé le 27.  SITRANDE, soutenu par le syndicat de COPACO, a ainsi mobilisé une foule de plusieurs militants d’oppositions. Sur les pancartes, les dirigeants sont accusés de vendre leur pays. En fin de matinée, les manifestants commencèrent à se déplacer en cortège jusqu’au micro-centre d’Asuncion.

Jusqu’ici, le gouvernement de Mario Abdo Benítez nie en bloc les effets néfastes d’une telle renégociation. L’ambassadeur du Paraguay au Brésil, Hugo Saguier, va jusqu’à affirmer que cet accord bilatéral entre Itaipu et Electrobras est un triomphe pour le pays et qu’il n’affectera pas, du moins à court terme, le tarif de consommation.

Le nouveau directeur de la ANDE, Alcides Jimenez, dénonce une mauvaise interprétation et soutient que cet accord visait à assurer l’obtention d’une plus importante quantité d’énergie pour le pays. Il appuie publiquement le Président qui, selon lui, a permis l’accélération du processus. Il s’agirait de limiter les dépenses inutiles et les pertes, une meilleure distribution qui ferait même baisser le coût social de l’énergie. Les investissements de plus d’un million de dollars prévues sont d’après lui nécessaires à la souveraineté énergétique.

En somme, côté gouvernement, cet accord ne serait non seulement pas néfaste mais bel et bien bénéfique pour le pays.

La première quinzaine d’août fut ainsi scandée par les rassemblements, les marches au centre de la capitale, la fermeture d’une journée de la faculté de Sciences Sociales de l’Université Nationale,  le blocage de la route 3 demandant le jugement politique du Président Abdo Benítez qui n’a pas eu lieu. Il aurait pu être destitué et remplacé par le Président du congrès Blas Llano, figure encore moins souhaitable que Marito selon ses opposants.

L’affaire semble s’être close sans encombres pour le Président suite à des arrangements politiques plus que par examen judiciaire, malgré les dix heures d’interrogatoire passées par Pedro Ferreira. Si la frange cartiste (pour Horacio Cartes) du parti Colorado avait dans un premier temps œuvré pour faire vaciller Abdo Benítez et son vice président, Hugo Velázquez, il semblerait que ce dernier ait su refroidir les ardeurs de l’ancien président dont il faisait parti du gouvernement : “Si yo caigo caen todos” (Si je tombe ils tomberont tous).

La crainte d’une ouverture de la boîte de Pandore, de la révélation de scandales politiques jusque là tus poussa l’ensemble de la droite à s’unir pour éviter le jugement politique. Les partis de l’opposition réunis ce lundi 19 assurent quant à eux qu’ils continueront à demander la tenue d’un jugement politique.

L’accord a quant à lui été officiellement annulé le 14 août.

À partir de l’effervescence née de la révélation de l’acte bilatéral du 24 mai 2019, en portant la voix des journalistes paraguayens tout en s’efforçant d’esquisser le contexte historique nécessaire à sa compréhension, nous espérons avoir éclairé sans prétention d’exhaustivité les enjeux autour du plus puissant barrage hydroélectrique au monde ainsi qu’une facette des relations paraguayo-brésiliennes. Par la même occasion, ce cas illustre les jeux d’influences, la priorités aux intérêts personnels et la corruption inhérents à la vie politique paraguayenne.

La centrale repose matériellement sur une frontière qui renvoie à la mémoire d’une Guerre si traumatisante pour les vaincus que ses récits sont encore aujourd’hui contés avec ferveur et émotion. Itaipu c’est aussi un traité entre deux dictatures, la paraguayenne s’avérant la plus longue du continent et dont on peine encore à écrire l’histoire, à rompre le silence installé par la peur. Quelles seront les retombées de l’entente cordiale entre le fils du secrétaire privé du général Stroessner et d’un président d’extrême droite nostalgique des “années de plomb” de la dictature militaire brésilienne ?

Ecrit par Marie Vesco

Crédits : Kiko Sierich/PTI

Pour approfondir :


[1]  suivi de son directeur technique Fabián Cáceres

[2] Hugo Saguier Caballero et Pedro Miguel da Costa e Silva

[3] Données recueillies sur le site internet de Christine Folch, Itaipú Post-2023, Strategic Investment for Paraguay’s Sustainable Development, https://itaipupost2023.com

[4] Les travaux de la ligne éditoriale El Surtidor à ce sujet nous furent d’une aide précieuse

[5] au cours de laquelle le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay s’opposaient au Paraguay

[6] Le syndicat des travailleurs de la ANDE représentant plus de 5000 travailleurs et à l’influence non négligeable sur la scène politique nationale.

[7] “acá hay un Paraguay serio que no necesita migajas de nadie”

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