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Avec « La Brèche », Tommy Milliot bouscule le In

Troisième création de Tommy Milliot, « La Brèche » est considérée comme l’une des révélations du In cette année. Porté par une mise en scène puissante, le texte de Naomi Wallace aborde la délicate thématique du consentement et s’ancre fortement dans l’actualité.

1977, dans un « possible Kentucky ». Seuls avec leur mère, Jude et Acton tentent aussi bien que mal de survivre après le décès de leur père dans un accident de travail. Hoke et Frayne, des camarades de lycée, décident alors de prendre Acton, plus jeune et plus fragile, sous leur aile. Liés par un pacte absurde sensé prouver leur fraternité (« FPF, fais plus fort »), ils entraînent Jude, la plus grande, dans un défi dont on perçoit dès le début le dénouement tragique. Quatorze ans plus tard, Jude, Frayne et Hoke se retrouvent lors de l’enterrement d’Acton. Le suicide de ce dernier fait émerger souvenirs embarrassants et questions laissées sans réponses. Sept acteurs composent deux groupes, les adultes et les adolescents, qui se partagent alternativement la scène lors d’allers-retours entre 1977 et 1991.

Un texte contemporain

Man Haast, c’est le nom de la compagnie créée en 2014 par Tommy Milliot, qui met à l’honneur les écritures contemporaines. Naomi Wallace, elle, est la dramaturge américaine à l’origine du texte sombre et beau dont se sert le metteur en scène de « La Brèche ». The McAlpine Spillway, l’œuvre originale, a été publiée en 2015 et s’inscrit presque malgré elle dans des thématiques très contemporaines. À l’heure de « Balance ton porc » et de la libération croissante de la parole chez les femmes abusées, le texte résonne clairement avec le contexte dans lequel il est incarné. Bien que sa création date d’avant l’ère Weinstein, on ne peut s’empêcher de voir Jude comme une représentante de cette cause on ne peut plus actuelle. Même si la dénonciation des abus se fait de manière plus incisive et moins évidente chez le personnage, la pièce retentit fortement quant aux conséquences de tels actes sur la psyché d’un individu. Cette dimension contemporaine est accentuée par d’autres facteurs sociaux qui imprègnent la pièce de manière plus ou moins explicite. On comprend par exemple dans le discours le fossé immense entre la vie confortable de Frayne et celle d’Acton et Jude, tutoyant constamment la pauvreté. Enfin, retirée de l’affiche aux États-Unis lors de sa représentation, la pièce sonne comme une dénonciation du lobby pharmaceutique qui encourage l’accès aux drogues médicamenteuses. Une thématique qui trouve son écho dans l’actualité, alors que les États-Unis font face à une crise sanitaire grave concernant l’addiction à l’Oxycontin et autres opioïdes.

Justesse et sobriété

Une grande dalle de béton terminée par un muret dans le fond. Ce n’est pas grand-chose, et pourtant, ça fait tout. Un sol dur et froid, comme le drame qui frappe de plein fouet les personnages. D’un gris immaculé au début, il devient peu à peu le miroir de leur conscience, souillé par les crachats et les bouteilles brisées. Un décor brut, sans fioritures, secondé par une utilisation judicieuse des jeux de lumière qui intensifient les expressions. Le clair-obscur souligne l’insouciance, l’ironie, la douleur aussi. La musique, hors-champ, est utilisée avec parcimonie. Elle n’intervient que par touches et sert ingénieusement un final explosif durant lequel le spectateur retient son souffle face à l’interprétation des acteurs. Touchants, beaux et justes, les sept comédiens portent chacun à leur manière la complexité de leurs personnages. Qu’ils soient victimes ou bourreaux, fragiles ou forts, tous touchent le vrai et incarnent parfaitement le texte de Naomi Wallace. Armés de l’insouciance de leurs personnages, les plus jeunes rendent à la pièce la légèreté de l’adolescence. Cependant, même quand Jude et Acton s’amusent à imaginer les dernières pensées de leur père avant de mourir, le jeu et l’humour sont teintés de mélancolie. Une nuance brillamment interprétée tout au long de la pièce.

La brèche, c’est cette lente fêlure que rien n’arrête, le destin précipité de quatre adolescents bientôt adultes. C’est aussi la cruauté et la douceur qui se répondent au cœur d’un drame puissant. Beaux, tristes et pourtant lumineux, la mise en scène de Tommy Milliot et le jeu de ses acteurs portent à merveille un texte bouleversant sur la naissance du désir, la question du consentement et le temps qui passe.

Prochaines dates :

  • 2 et 3 avril 2020, Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence
  • 8 au 10 avril 2020, Théâtre Joliette, Marseille

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Elisa Fernandez

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