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Dans son ombre, de Clara Lecompte

« Nos mères ne seront jamais nos aînées » – Jean Cocteau

Saisissant. Pour son premier film, la jeune cinéaste Clara Lecompte nous plonge en plein cœur d’une histoire anxiogène et lyrique. Cette histoire, c’est la sienne : celle d’une jeune fille désarmée face à un lien maternel destructeur.

Une précision dantesque

Ce court-métrage n’a d’étudiant que le nom. Les acteurs n’ont d’amateur que le statut. Quant à elle, l’écriture n’a de juvénile que l’âge de son autrice : 20 ans. Comme Adela dans La casa de Bernarda Alba, du dramaturge hispanique Frederico Garcia Lorca, Sara souffre d’un système matriarcal qui l’enferme entre ces tristes murs d’une zone pavillonnaire bien morne, telle une prison dorée impossible à quitter.

Consciente de la folie indigeste d’une mère redoublant de jalousie, de possessivité et d’impulsivité – en somme malade de beaucoup de maux, Sara va d’abord jouer la carte de l’altérité et tenter d’accepter le comportement maternel : elle accepte de faire venir son amie à la maison sur demande de sa mère, elle accepte que sa mère dorme dans son lit, elle accepte de ne pas aller faire la fête avec ses amis. Elle fait des concessions, d’aucuns diraient salvatrices, et oublie un temps son libre arbitre pour se soumettre à l’autorité maternelle.

Le cadrage, signé Pauline Lanièce, emprunte finement cette voie, en articulant sa composition avec valeurs de plans proches des corps – à l’instar de la mère durant ses ébats de la séquence initiale, tout en conservant une ligne frappante d’homogénéité et une fidélité à la structure narrative. Une mélodie faite d’images, et somptueusement sublimée par une lumière naturelle et diffuse qui frappe la peau brune des protagonistes. Une mère qui joue à l’adolescente mature, dotée d’une bipolarité exacerbée, et une fille qui assume des responsabilités bien loin du doudou qu’elle tient dans ses mains. Une inversion des rôles qui va amener à un déséquilibre, puis une chute de l’unité familiale.

Le chemin de la résilience

L’air était difficilement respirable. Le regard droit, le corps figé et le cœur battant, ces dix-sept minutes se sont déroulées, sous haute tension. D’un climat électrique accouche une violence sourde, indicible et terriblement meurtrière pour Sara. Comme les mots de Sara envers sa mère ne changent rien, elle décide d’endiguer son désarroi.

Les choix de réalisations attirent subtilement l’oeil du spectateur vers Sara silencieuse, presque aphone, avec comme dernier vecteur d’expression une larme disruptive aux allures de Fellini (La Strada) ou de Lee Chang-Dong (Peppermint Candy). On aurait aimé ne rien voir, ne rien savoir. Nous aurions préféré que cette histoire n’ait pas eu lieu, qu’elle soit un pur produit de l’imagination, une fiction tirée de rien. Or ce n’est pas le cas. Le long chemin de la résilience commence ici, en se réalisant, et en opérant une introspection par la création artistique. C’est cette même force qui a servi à Andréa Bescond de réaliser Les Chatouilles, où elle raconte avec sincérité et romance l’histoire de son viol. L’art ne changera pas le passé, cependant, il éclaircie les zones d’ombres, permet d’affronter ses vérités et de mieux se comprendre. Dans son ombre en est la preuve, quelle force !

Aymeric De Tarle

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