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Feminicides, un fléau social qui peine à être entendu

La libération progressive de la parole des femmes issue du mouvement #MeToo n’a pas engendré une diminution des violences conjugales. Tous les deux jours, en France, une femme meurt sous les coups. Leila, 20 ans, enceinte de trois mois, est la 71e victime de féminicide cette année. Comment le féminicide est-il réellement perçu en France ?  

Qu’est-ce que le « féminicide » ?

Le féminicide est un mot-valise constitué des termes « féminin » et « homicide ». Il se construit sur le même modèle que « infanticide » et « homicide ». Le terme a fait son apparition dans Le Petit Robert en 2015 qui le définit comme « le meurtre d’une femme, d’une fille en raison de son sexe ». Si les statistiques sont toujours aussi alarmantes, le sujet reste tabou et peine à être entendu en France. Pourquoi ?  

La non-considération du féminicide en France

Le féminicide est reconnu comme un crime par plusieurs pays d’Amérique Latine. En Europe, l’Italie et l’Allemagne ont adopté des lois dans le but de renforcer des sanctions envers les violences conjugales. Minimiser le féminicide, c’est aussi le qualifier d’ « accident » ou encore de « crime passionnel ». Il est donc nécessaire d’éduquer les individus tant au niveau du vocabulaire médiatique que de l’imaginaire sociétal.

En France, c’est uniquement le sexisme qui est pris en compte depuis 2016, considéré comme circonstance aggravante des délits et crimes, tout comme le racisme et la xénophobie. Le féminicide n’est pas considéré dans le code pénal. Pour certains, cela risquerait de rompre l’égalité devant la loi et, de fait, aller à l’encontre de l’universalisme républicain. Selon les partisans de l’universalisme, le fait que le féminicide ôte le droit à la vie, fondement des droits de l’homme, ne nécessite pas d’avoir recourt à la question du genre.

Une dimension sociale : la domination masculine

Il existe 4 catégories de féminicide selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

  • le crime individuel (conjoint, ex-conjoint, proche)
  • le crime d’honneur (adultère,..)
  • le crime de dot
  • et le féminicide non intime (hors partenaire comme la tuerie à Montréal en 1989 à l’Ecole Polytechnique à l’encontre d’étudiantes vues comme de « dangereuses féministes »).

Le féminicide suffit-il à qualifier un homicide au sein d’un couple ? Si d’autres éléments comme ceux de nature psychique interviennent, les statistiques des féminicides démontrent leur caractère systémique et sociétal. Ce dernier trouve racine dans le rapport de domination masculine intériorisé inconsciemment à travers l’éducation genrée dès l’enfance et tout au long de la vie. Ce concept a été théorisé par le sociologue Pierre Bourdieu. Dans le cas du féminicide, cette domination masculine va jusqu’à justifier un droit de vie ou de mort sur la victime.

Des enjeux psychiques

Au-delà de l’ancrage social, des éléments psychologiques interviennent dans le féminicide. Plus efficaces que les thérapies destinées aux hommes violents n’ayant pas fait leurs preuves, des recherches en psychologie ont déjà démontré leur efficacité pour mieux prévenir et traiter le féminicide. Le psychologue et criminologue Raul Aguilar Ruiz a établi une typologie du féminicide avec 4 profils :

  • le malade mental : troubles mentaux (psychotique, bipolaire) mais sans antécédents violents envers leur partenaire
  • l’antisocial/coactif : antécédents de violence (alcoolisme, toxicomanie), troubles narcissiques et dissociatifs de la personnalité et réactions violente à l’abandon ou la jalousie
  • le normalisé/craint : anxiété relative à un possible abandon, menaces suicidaires et antécédents violents envers leur partenaire
  • le modérément antisocial/jaloux : troubles de l’humeur et névrotiques motivés par la jalousie d’un possible abandon de leur partenaire pour un autre

Quelles mesures ?

Cette étude a également proposé des mesures thérapeutiques propres à chaque typologie :

  • pour le malade mental : traitement sur la symptomatologie positive de la psychose
  • pour l’antisocial : thérapie pour contrôle les impulsions et la colère
  • pour le normalisé : techniques de contrôle du stress et de l’anxiété ainsi que la gestion du processus de séparation du couple
  • pour l’antisocial/jaloux : traitements pour contrer la jalouse pathologique et parfois la toxicomanie

Ces mesures doivent s’accompagner d’une reconnaissance du féminicide en l’inscrivant dans le Code pénal pour le rendre plus visible. Il y a également un problème dans l’application car les peines sont souvent en-deçà de celles énoncées dans la loi.

Au niveau étatique, il faut favoriser les outils de protection (« téléphone grave danger », icône sur un site internet pour effacer automatiquement l’historique) ainsi que les conditions pour abandonner le domicile en cas de signe de violence : accueil en foyer, prise en charge psychologique et juridique, mesures d’éloignement pour protéger la victime (et ses enfants). Tous les acteurs doivent coopérer, c’est-à-dire que la protection de la victime doit être simultanée, par exemple entre le programme « Femme en très grand danger » (rendre toute information confidentielle relative à la victime comme l’adresse) et le travail ou encore l’école.

Le féminicide demeure une réalité transclasse, transgénérationnelle et transculturelle. De fait, on est tous possiblement amené à côtoyer une victime ou ex-victime de violence conjugale. Il est de notre responsabilité collective d’être à son écoute, l’accompagner et l’aider, et ce, pendant (prise en charge sociale et juridique) et après (soigner les syndromes post-traumatiques, groupe de parole) un événement violent.


Pour aller plus loin :

un témoignage d’une victime et le site de l’Association « Mémoire traumatique et victimologie » présidé par la psychiatre Muriel Salmona.

Aymee Nakasato

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