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Ce que leurs plumes en disent #3 – Margaret Atwood et le droit à l’avortement

Les dystopies n’appartiennent-elles qu’à la fiction ? Chez On’, on pense le contraire. On’ pense même que ce genre spécifique est nourri jour après jour par les dérives de notre société, et que les artistes n’anticipent que de plus en plus ce vers quoi on s’achemine. Ce mois-ci, « Ce que leurs plumes en disent » vous propose d’entrevoir l’actualité à travers le prisme d’une œuvre aussi géniale que glaçante, La Servante écarlate de Margaret Atwood.

Le 15 mai 2019. L’État d’Alabama vote le projet de loi le plus restrictif des États-Unis à propos de l’avortement. Il sera désormais tout bonnement interdit, même en cas de viol ou d’inceste. Une seule exception : si la vie de la mère est en jeu. L’Alabama en est l’exemple extrême. Mais cette mentalité anti-avortement s’est généralisée depuis le début de l’année dans vingt-huit autres états américains. Des décisions qui concordent bien avec le mandat et les idées d’un certain Trump, bien que ces règles soient adoptées au niveau de chaque état.

Tout récemment, l’Alabama a de nouveau été le théâtre d’une décision judiciaire effrayante. Une femme enceinte s’étant fait tirée dessus a ensuite été accusée d’homicide involontaire envers son bébé. Les autorités ont jugé que, parce qu’elle avait initié la dispute, elle était responsable de sa mort. Face à un tel acharnement, il est légitime de se demander à qui appartient en réalité le corps d’une femme. On peut également s’interroger jusqu’à quel point on peut la juger responsable pour des fautes qu’elle n’a pas commises.

Un refrain qui en rappelle un autre

Dès la médiatisation de ce projet de loi, on a vu fleurir sur les réseaux sociaux capes rouges, bonnets blancs et #TheHandmaidsTale en top tweet sur Twitter. Et pour cause : comment ne pas penser à La Servante écarlate alors que le contrôle du corps des femmes se trouve entre les mains de personnes au pouvoir, et qui plus est des hommes ?

Margaret Atwood s’empare d’un récit de la Genèse dans lequel Rachel, épouse stérile de Jacob, donne sa servante à son mari pour enfanter à sa place. L’auteure parvient ainsi à bâtir un univers à la fois horrifique et palpable, dans une Amérique proche où des religieux sectaires ont pris le pouvoir après un coup d’état. Dans cette République fictive nommée Gilead et où la fécondité a drastiquement chuté, les femmes sont réparties en catégories.

Certaines d’entre elles, les Servantes, devront enfanter pour d’autres, ce qui implique (et on l’entend vite) des viols à répétition. Gilead, machine religieuse perverse, pense et réglemente une société plus que patriarcale. Les hommes y règnent en maîtres et marquent leur empreinte jusque dans le nom de leur Servante. Dans le roman, on suivra Defred, servante, vous l’aurez donc compris, du Commandant Fred. Tout s’y passe comme dans une cérémonie religieuse sans fin, du rituel d’acte sexuel à l’accouchement. En passant aussi par l’éducation stricte que reçoivent les Servantes.

1985-2019

La série réalisée par Bruce Miller, avec Elisabeth Moss dans le rôle-titre a touché un public important. Mais Margaret Atwood publiait déjà son roman en 1985. Une visionnaire donc, dans sa dimension la plus douloureuse. Aujourd’hui encore, on reçoit les formules qui rythment « La Servante écarlate » comme de véritables slogans à retourner contre ceux qui les énoncent. A l’image de « Blessed be the fruit » (« Béni soit le fruit ») et « May the Lord open » (« Que le Seigneur l’ouvre »). Car c’est bien la conviction et l’acharnement avec lesquels les fanatiques de Gilead mènent à bien leur projet qui font frissonner. D’autant plus lorsqu’on lit le roman à l’orée de décisions telles que celles prises en Alabama. Trente-quatre ans séparent la publication de l’œuvre de ce que certains voient comme sa réalisation effective. Et pourtant, il n’a jamais été plus actuel. Ce qui explique le succès encore vif de ce chef-d’œuvre du genre dystopique.

Symbole de ralliement

TIMOTHY A. CLARY / AFP – le 31 juillet 2018 à New-York

Malgré sa tragique signification, l’habit rouge et blanc des servantes créé par Margaret Atwood devient un symbole. La tenue tend effectivement à devenir un signe de ralliement et de résistance fort. Car le livre et la série nous exposent, dans un premier temps, le fonctionnement effrayant d’une société dont les dérives conduisent à une situation limite. Ils cherchent aussi à insuffler un vent de résistance important. Tant chez les personnages que chez le lecteur qui ne peut connaitre que la révolte face à une telle violence morale et physique. Dès 2017, des manifestantes revêtaient la tenue pour protester contre l’oppression et contre les idées politiques de Trump à l’égard de la femme.

Depuis, sa portée ne fait que grandir et le monde se met peu à peu aux couleurs de ces figures devenues en quelques temps des symboles marquants de féminisme et de résistance. Au-delà de montrer que l’on se rapproche dangereusement de ce qui devait rester une fiction, elle tend à affirmer le refus de cette pente dans laquelle s’engagent les gouvernements et qui ouvre une porte à toutes les soumissions.

Que les fans du roman d’Atwood ne désespèrent pas : l’auteure a annoncé la sortie d’une suite en septembre prochain qui projettera les lecteurs quinze ans après l’aventure de Defred. La période dans laquelle a été programmée cette sortie en dit long sur l’urgence d’écrire, de parler, de raconter et de dénoncer les dérives possibles d’une société où les femmes ne sont perçues que comme des sexes et des ventres. Enfin si Gilead se trouve en Alabama, impossible de ne pas penser très fort à cette formule de résistance à faire passer de bouche en oreille en toutes circonstances : Nolite bastardes carborundorum.

Elisa Fernandez

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