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La perte d’expérience de Nature : vers un oubli collectif de la Nature ?

Alors que depuis des années les scientifiques tirent la sonnette d’alarme concernant la crise écologique que le monde traverse, nombreux sont ceux qui restent sceptiques ou indifférents. Peut-on expliquer l’apathie de certains vis-à-vis de cette crise par la disparition d’un lien entre la Nature et l’Homme ?

Du 23 février au 3 mars 2019 s’est tenu la 56e session du Salon international de l’agriculture à Paris. Outre le fait de valoriser la filière agricole auprès du large public, ce salon est aussi l’occasion pour de nombreux enfants de voir, parfois pour la première fois, les animaux qui peuplent notre paysage rural. Et si l’on peut trouver amusant d’observer des enfants, pour certains ayant dépassé la dizaine, ne pas distinguer la brebis de la chèvre, cela n’en reste pas moins l’illustration d’un nouveau problème sociétal inquiétant : la perte d’expérience de Nature.

Quand la Nature et l’Homme ne forment plus « Un »

Robert Pyle définit en 2011 la perte d’expérience de Nature comme la diminution drastique des interactions entre l’Homme et la Nature, pouvant conduire à l’apathie et au manque d’implication dans sa conservation.

La cause de cette déconnexion entre la Nature et l’Homme ? En premier lieu, l’urbanisation croissante de nos sociétés. Ainsi, en 2013, 53% de la population mondiale vivait en ville, et ce pourcentage devrait atteindre 65% d’ici 2050. Conjointement à cette croissance des populations urbaines se profile une forte augmentation des espaces urbains. La surface mondiale recouverte par les villes devrait ainsi doubler d’ici 2050. En France métropolitaine, l’artificialisation des sols ne cesse d’augmenter avec un rythme de progression de + 0,8% depuis 2015 (passant ainsi de 6,9% en 1992 à 9,3% en 2015) et ce, au détriment des milieux naturels et des terres agricoles.

De ce fait survient la deuxième conséquence de cette déconnexion : la place de plus en plus appauvrie de la nature dans les villes. Pour n’en citer qu’une, Paris est considérée comme une des villes les moins vertes d’Europe avec seulement 5,8 m² d’espace vert par habitant (en intra-muros) contre 45 m² à Londres ou 59 m² à Bruxelles. S’ajoute à cela une forte standardisation de la biodiversité en ville en favorisant, notamment, la plantation d’espèces résistantes et peu exigeantes (platane, marronniers…). Ainsi, au fil des décennies, les nouvelles générations grandissent dans des environnements artificialisés et de plus en plus éloignés des espaces verts. Les enfants sont donc amenés à passer beaucoup moins de temps en contact avec la Nature, et c’est là que survient un problème majeur.

L’enfance, période charnière pour la création d’un lien Nature-Homme

Pourquoi est-il si important de sensibiliser les enfants dès leur plus jeune âge à la biodiversité qui les entoure ? Lors de notre enfance, les expériences que nous vivons et les souvenirs qui en résultent forment progressivement notre personnalité et la façon dont nous percevons le monde. C’est également pendant cette période que nous nous créons une identité environnementale, soit la représentation mentale que nous nous faisons de la Nature. Chacun de nous possède sa propre définition de la Nature qui dépend fortement de l’expérience que nous en avons eu. Plus encore, c’est un véritable lien affectif qui peut se créer et qui ne sera que renforcé au fil des expériences vécues. Ainsi, en diminuant les expériences avec la Nature, on réduit ce lien, donc, on réduit l’attachement de l’Homme envers la Nature.

Un problème qui va beaucoup plus loin qu’un simple désintérêt

L’homme qui se désintéresse de la Nature est déjà un problème majeur en lui-même, mais il est le point convergent d’un grand nombre d’autres problèmes qui lui sont liés. Moins la Nature importera pour la société, moins elle cherchera à la protéger et à la défendre face aux crises auxquelles elle fait maintenant face. Mais le problème ne serait-il pas bien plus qu’un simple désintérêt conscient ? Et s’il traduisait en réalité une ignorance inconsciente ?

Le psychologue Peter Kahn définit en 2002 l’amnésie environnementale générationnelle. Ce terme désigne le fait que chaque génération se crée sa propre référence de l’état de la Nature en fonction de ce qu’elle observe dans son environnement. C’est grâce à cette référence qu’il nous est alors permis, au cours de notre vie, de mesurer l’état de dégradation de notre environnement. Or, l’état de la Nature étant dégradé de générations en générations, l’état « normal » (la référence) de la nature pour chaque génération est toujours plus appauvrie que celle des générations précédentes.

Alors qu’à l’échelle de plusieurs générations les modifications profondes que subit notre environnement sont discernables, il est beaucoup plus difficile de les observer à l’échelle d’une vie humaine. De ce fait, les modifications de l’environnement que peut constater un individu au cours de sa vie ne sont en fait qu’une infime partie d’un ensemble de perturbations beaucoup plus importantes et dont il n’a même pas conscience. Selon Kahn, cette amnésie environnementale impliquerait que chaque génération ne réalise pas, voire nie, que la Nature soit dégradée et que la biodiversité s’appauvrisse au fil des décennies.

Que faire pour que les générations futures retrouvent goût à la Nature ?

Si l’enfance est la période charnière pour la création d’un lien entre l’Homme et la Nature alors c’est que les solutions doivent être apportées dès le plus jeune âge. L’éducation semble donc être une solution de choix : créer des cours de sensibilisation à la Nature, de découverte des espaces naturels, de reconnaissance d’espèces… Mais aussi repenser l’aménagement des écoles en proposant notamment des « cours vertes » avec une présence plus importante d’espaces verts ou de potagers dont les enfants pourront s’occuper. Le but étant d’éveiller l’intérêt des enfants à la Nature et de provoquer des expériences pour leur forger une identité environnementale puissante. L’enjeu n’est pas tant de multiplier les expériences avec l’environnement extérieur mais de redonner goût à la Nature : l’enfant ne doit pas simplement être plus en contact avec des espaces verts mais avoir envie de découvrir la Nature.

Mais les solutions ne sont pas qu’académiques et peuvent toucher un plus large public. Depuis quelques années se développent les sciences participatives qui permettent à un public non scientifique et bénévole de collaborer avec des chercheurs. Le Muséum National d’Histoire Naturelle (M.N.H.N.) a lui-même développé un programme de science participative : le programme Vigie Nature, pour le recensement des espèces végétales présentes dans les espaces urbains. Toute personne volontaire peut donc, à l’aide d’une flore mise à disposition, répertorier les espèces présentes dans les rues qu’elle traverse et envoyer ses données aux chercheurs.

Un autre programme également développé par le M.N.H.N. sur le recensement des papillons a d’ores et déjà fait ses preuves. Une étude évaluant l’avis des participants concernant cette initiative a eu des résultats plus que positifs. Ainsi, 95% des participants à ce programme, qui se déclaraient débutants à son commencement, disent avoir progressé dans leurs compétences naturalistes. Mieux encore, il a été rapporté que certains adhérents avaient modifié leurs pratiques habituelles de jardinage. Certains ont planté dans leur jardin des espèces végétales plus propices aux papillons, d’autres on réduit leur utilisation de produits phytosanitaires ou ont décidé de se tourner vers un jardinage plus respectueux de l’environnement. Et les bienfaits ne s’arrêtent pas aux adhérents du programme mais s’étendent aussi à leur entourage. Certains participants ont ainsi déclaré que leurs enfants étaient eux-mêmes capables de reconnaître différentes espèces en place de ce qui étaient avant, pour eux, de simples papillons uniformes. Ces sciences participatives semblent donc être une bonne solution pour permettre un réveil de la conscience écologique et raviver l’intérêt des grands et des petits pour la Nature.

De nombreuses autres solutions sont d’ores et déjà mises en place pour réduire cette perte d’expérience de Nature en ville. On voit notamment l’émergence de potagers participatifs, la modification de la gestion des espaces verts urbains au profit de la biodiversité (tondre moins, utiliser moins de produits phytosanitaires…) ou encore les projets de végétalisation des murs ou des toits.

Article rédigé par Alice Amoureaux

La rédaction

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