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Ce que leurs plumes en disent – Vers la paix perpétuelle

Les philosophes sont-ils toujours isolés dans la sphère des Idées ? Chez On’, on pense le contraire.

On’ pense même que la lecture offre la possibilité de questionner le monde, sans que cela devienne rébarbatif et très académique. Dans « Ce que leurs plumes en disent » ce mois-ci, à l’occasion de la Journée de l’Europe (9 mai 2019) et surtout des élections européennes, on pense à un philosophe. Redouté à cause de ses gros ouvrages plus que douloureux à se farcir. Kant. Aujourd’hui, on se penche sur cet idéal qu’est « la paix perpétuelle ».

Vers la paix universelle, un titre théorique  

Le 26 mai approchait et les trente-quatre programmes des trente-quatre listes se bousculaient dans ma tête. Tant d’idées, pour seulement soixante-dix neuf députés. Pour obtenir un siège, il faut obtenir 5% des suffrages ; dans une Assemblée trop souvent boycottées par les députés. Que les Anglais vont bientôt quitter… A quoi bon ? Alors que ce sentiment de déconnexion des institutions européennes m’envahissait, je tombais durant mes errances à la bibliothèque sur ce petit essai, dont le titre suscita ma curiosité.

Sautant la préface presque plus longue que le texte lui-même, je me penche sur l’introduction pleine d’ironie et de lucidité. Introduction qui questionne cette tournure, bonne à figurer sur le mur d’un cimetière : « Vers la paix universelle ». Alors même que la formule est moquée – trop utopique sûrement, ou bien trop ironique – peut-être qu’une réflexion sur cette question est possible. Et c’est ce que fait Kant, dans cette « esquisse philosophique », découpée à la manière d’un traité juridique.

Le petit traité qui rappelle la grandeur du projet européen

A la lecture, je m’étonne. Chaque idée, chaque moyen défendu par le philosophe pour atteindre cette paix universelle me semble être une évidence. Pourquoi ? Parce que justement ce sont bien les objectifs poursuivis par la Constitution européenne.

Tout d’abord, les articles préliminaires. Le premier explique que toute conclusion de paix doit être absolue et ne laisser aucune place à une guerre future. Le second montre que tout Etat est une société d’hommes dont personne ne peut disposer à sa guise. Définition disqualifiant d’emblée la colonisation ou les dons d’Etat. Kant n’hésite pas à avancer l’idée (logique encore une fois, mais néanmoins surprenante) de la vocation des armées permanentes à disparaître, si le projet de paix perpétuelle aboutit.

Dans ces courts articles se dégagent les grands objectifs du projet européen. Projet qui semble avoir été perdu de vue par de nombreux candidats aux élections, qui ont fait du dernier scrutin un « pour » ou « contre » la politique française actuelle. Car en effet, quel peut être le fondement même de l’Union Européenne, si ce n’est la garantie de la fin de la guerre entre des Etats pourtant voisins, mais que tout semblait opposer par le passé ?

Une analyse visionnaire

Lorsque Kant rédige ce texte, l’Europe est encore constituée de nombreux royaumes. Ce qui rend plus vertigineuse encore la réflexion qu’il nous propose. Nous sommes alors en 1795. Difficile de ne pas penser à la Révolution française, à l’affirmation de l’Etat-nation. Et pourtant, l’idée d’une paix universelle a déjà été pensée dans les années 1710. Mais contrairement à ses prédécesseurs, Kant ne définit pas une simple « cessation des hostilités », que beaucoup de ses contemporains perçoivent déjà comme la « paix universelle ». Non, cette paix relève bien d’un choix volontaire de la part des Etats. Comme l’est l’adhésion à l’Union Européenne : un choix volontaire.

Kant est conscient de l’importance des enjeux économiques qui sous-tendent ce projet de « paix universelle ». La question de la dette est présente dès le quatrième article préliminaire et révèle bien le danger que représente le recours financier à des pays extérieurs. Car demander de l’aide à autrui engendre une forme d’ingérence, ou de dépendance. Alors que s’affirmer seul à l’échelle internationale produit nécessairement un danger en cas de faiblesses intérieures. L’affirmation dans le cadre d’une institution commune apparaît au contraire protectrice.

A travers son analyse, Kant donne à méditer le choix des Britanniques avec le Brexit, mais aussi les conséquences de l’affirmation des nationalismes qui se caractérisent par l’élection de députés européens anti-Europe. Nombreuses sont les questions qui se posent désormais, à la suite des choix politiques des électeurs européens. Et cet essai donne, sinon des réponses, au moins des outils d’analyse de notre actualité, là où les analyses des médias restent insatisfaisantes.

Une ode à la fraternité

C’est là une dimension que je ne m’attendais absolument pas à trouver dans cet ouvrage. Si jusque-là Kant reste dans les hautes sphères théoriques du droit, avec un côté parfois trop abstrait, il rappelle dans le troisième article définitif la dimension humaine de son propos : « Le droit cosmopolitique doit se restreindre aux conditions de l’hospitalité universelle ». « [Cela] signifie le droit pour l’étranger, à son arrivée sur le territoire d’un autre, de ne pas être traité par lui en ennemi. On peut le renvoyer, si cela n’implique pas sa perte, mais aussi longtemps qu’il tient paisiblement sa place, on ne peut pas l’aborder en ennemi ».

Alors que les nationalismes sont de plus en plus forts, quoi de mieux qu’un petit rappel d’une ancienne valeur dont le sens ne nous a jamais autant échappé ? L’hospitalité c’est autant le respect de l’étranger que le respect de celui qui le reçoit. C’est autant le droit à l’asile que le rejet du racisme. C’est un respect mutuel, qui ne se joue pas uniquement aux frontières entre plusieurs Etats.

Alors que les résultats des élections européennes ont de quoi inquiéter, ce retour aux fondements, aux principes même de la Constitution européenne rassure. Il souligne que les valeurs sur lesquelles l’Union s’est construite relèvent d’une certaine évidence. Malgré ce mille-feuille administratif, malgré des représentants qui ne font pas l’unanimité, malgré les tensions de voisinage, la paix perpétuelle reste le combat premier de l’Europe, grâce à l’affirmation de ce cosmopolitisme. Cette paix n’est pas une évidence et nécessite un état de veille constant, une attention toujours présente car, fragile, elle pourrait s’effondrer à tout moment.

Les résultats officiels des élections européennes : https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/Communiques/Resultats-des-elections-europeennes-2019

Victoria Yanes

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