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Entretien avec Hugues Duchêne

Du 8 au 21 mai s’est jouée à La Scala la pièce politique et documentaire « Je m’en vais mais l’Etat demeure» d’Hugues Duchêne accompagné de sa troupe rencontrée à l’Académie de la Comédie-Française, le Royal Velours.

Portrait cinglant sur l’actualité politique partant de l’année électorale ​(1ère partie) ​en 2016 pour suivre sur l’année judiciaire (2ème partie) ​en 2017 et conclure sur l’année parlementaire ​(3ème partie) ​en 2018 jusqu’au soir de la représentation. Cette mise en scène de la vie politique française remet en perspective de façon éclectique les événements marquants du début du quinquennat de Macron grâce à de véritables investigations journalistiques orchestrées par Hugues Duchêne. Tout cela est placé sous le signe d’un humour satirique. Malgré certains épisodes sombres comme le procès Merah, mais évoque aussi de façon percutante sa vie personnelle afin d’éclairer son exploration de l’État et de son fonctionnement.

Rencontre avec Hugues Duchêne.

Est-ce que c’était une évidence de parler de l’intime et donc de vous, et de le mêler à la politique ? Que s’est-il passé pour que les deux aillent ensemble, de cette façon, dans votre spectacle ?

J’ai fait un premier spectacle qui s’appelaitLe roi sur sa couleur ​où il était question pour moi de dire ce que je pensais de la culture. Il n’était pas question d’art, mais de politique, à l’intérieur d’un monde que je trouve politique. L’année des élections, je suis parti aux États Unis, j’ai passé beaucoup de temps dans les meetings : je fais une petite heure sur l’année. On s’est dit qu’il y avait moyen de trouver une sorte de concept ou de série tout le long du quinquennat. Six ans, six heures. On termine au moment où c’est joué, donc il y a un côté production, écriture permanente mais production permanente : à chaque date, réactualisation de la fin.

Pourquoi l’intime ? Il y a l’intime lorsque je parle de ma sœur, de son enfant. Pourquoi ça fait sens en moi ? Parce que quand elle me dit « je suis enceinte », y a un truc en moi qui se fige. Faudrait qu’on mette un gros panneau où je dis « tout d’un coup j’ai pensé : il va falloir voter Macron et trouver un vrai boulot ». Il y a un truc de clan qui arrive dans ma tête. Pourquoi parler de ma famille ? Parce que dans une élection, on ne vote pas par conviction, mais par rapport à ce qu’on va rejeter ou à ce qu’on va adhérer dans notre famille. Il s’agit de montrer qui je suis. Je ne veux absolument pas -j’ai très peur- de faire un théâtre qui soit moralisateur. Il ne s’agit pas de dire aux gens que j’ai raison. Me montrer, montrer qui je suis, d’où je viens, c’est montrer sa petite médiocrité qui permet de tout relativiser.

Pourquoi cette colère vis-à-vis de la politique française et pourquoi ne pas l’exprimer de façon plus frontale ?

Parce que je me réserve pour les trois prochains épisodes, et parce que je ne veux pas rebuter les gens pour le moment. Il n’y a rien de frontal. Je n’ai pas envie d’ouvrir mon cœur, je suis capable de crier beaucoup plus, et je n’ai pas envie de faire ça. Je ne pense pas du tout que le théâtre change le monde, seule l’action le change. Et je suis aussi en colère contre les gens qui pensent que c’est utile ce qu’ils font au théâtre. Faire des choses qui sont interdites : parler d’argent, parler d’actualité, garder les noms, parler du milieu, tout ça me plaît parce que ce sont des petites choses malvenues normalement dans le monde de la culture. Je ne fais pas semblant, je pense faire une sorte de théâtre qui a beaucoup à voir avec le théâtre populaire parce qu’il n’y a rien sur le plateau, parce que c’est tout pour les acteurs.

J’entendais tout le temps dire que le théâtre c’était politique au Théâtre du Nord à Lille mais en même temps j’étais au MJS (NDLR : Mouvement des jeunes socialistes),​ et les camarades du MJS n’allaient jamais au théâtre. Il y a une petite dichotomie dans cette histoire. Donc quand j’ai commencé à écrire je me suis dit : on va garder les noms, peut-être que comme ça ils viendront voir du théâtre, ils viendront voir mes pièces et ça leur parlera. Je fais un grand constat d’échec de la sociale-démocratie mais aussi de la pente que prend le social-libéralisme avec Macron, mais ça ne changera rien et c’est sûrement pas le but avec ​Je m’en vais mais l’Etat demeure.​

Pourquoi refuser la violence dans ce cas ?

J’y reviens, j’en ai en moi parce que j’ai vu un mouvement pourquoi pas révolutionnaire cette année et je l’ai vu échouer. En 68 échoue un mouvement révolutionnaire en Allemagne, il y a une vraie répression et face à cette répression il y a une fraction rouge qui arrive. Et donc c’est l’étape d’après, quand le pouvoir refuse de vraiment prendre en considération, de changer quelque chose. Les gilets jaunes vont se radicaliser et pourquoi pas entrer en action plus violente. Et puis il y a l’écologie. Le théâtre ne change pas le monde mais je pense qu’il contribue à le détruire. […] Est-ce qu’on arrête de faire du théâtre en boîte noire ? Ça a du sens de mettre des ampoules quand il fait jour ? Est-ce que je me permettrais de faire du théâtre qui parle de politique, qui a quelque chose à dire alors que je pense ne pas être en phase avec ce qui me semble être juste pour la planète ?

Je pense que le théâtre en boîte noire n’est pas viable. Pourquoi ne pas être plus violent ? Parce qu’on peut penser plein de choses différentes sur la justice sociale, sur les violences policières… La question ultime, elle est écologique et comme elle n’est pas solvable dans le théâtre français, pourquoi faire autrement que ce que je fais là ? Le théâtre ne disparaîtra jamais, en tout cas. Je n’ai pas de leçon à donner à ce niveau-là donc, du coup, je n’en donnerai pas sur le reste.

En ce qui concerne vos influences : qu’est-ce qui vous anime ? Qu’est-ce qui vous inspire ?

Nicolas Lambert, pour le théâtre-documentaire politique. Ostermeier dans le discours. Je parlerai plus d’une mise en scène de Lars Eidinger que j’ai bien aimée, il avait monté Roméo et Juliette. Les films d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri pour leur capacité à saisir différents milieux sociaux. Parlons d’Yves Jeuland pour les documentaires. Il arrive à faire aimer les personnages dont il parle. Ils sont à la fois fidèles, il ne les trahit pas. Il les aime et les rend relativement aimables tout en montrant leurs travers. La politique n’en sort pas grandie, c’est acide.

J’ai quand même beaucoup d’empathie pour les politiques. Ce ne sont pas que les hommes qui sont mauvais, c’est les structures qui sont désastreuses. C’est la Cinquième République qu’il faut changer en premier lieu, c’est pas forcément les hommes. Éric Ruf dans sa capacité à diriger la Comédie-Française, pour moi c’est un grand capitaine. Marie Rémond et Sébastien Pouderoux. Lui, c’est un grand frère pour moi, dans sa façon de faire. C’est un humour que j’admire énormément. C’est une capacité au troisième degré. Ce flegme-là, ce recul, l’humour et en même temps une capacité poétique immense.

Comment avez-vous travaillé avec votre troupe sur les imitations des politiciens ?

Je les retiens sur les histoires d’imitations. Hollande, si on en fait trop, ça ne fait plus du tout rire. Macron, on progresse petit à petit. Sarko, il est profondément mauvais, il est toujours plein de colère, il ne s’agit pas de bouger l’épaule mais de se dire qu’il a mal, il fait un petit truc parce que sinon ça se tend. Faut trouver des vraies raisons et vraiment retenir la pédale d’accélération parce qu’il faut travailler sur la frustration du spectateur, donner un peu et ils font le reste sur Sarko. Mais oui, il faut faire attention : est-ce qu’on fait des imitations, est-ce qu’on fait des caricatures, est-ce qu’on dessine des petits croquis de presse ?

Pourquoi cette fascination pour les procès, qui apparaissent dans l’Année judiciaire ? Pourquoi cet intérêt ?

Ça m’intéressait de me frotter à un truc qui n’est pas agréable, personne qui est soit disant de gauche n’a envie de se frotter au thème du terrorisme, ça heurte. Le djihadisme, les banlieues radicalisées, les zones de non droit. Ce sont tellement facilement des arguments de droite que moi, de gauche, j’avais envie d’aller voir.

Propos recueillis le 14 mai 2019 par Marie Coquille-Chambel

Marie Coquille-Chambel

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