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Electre / Oreste d’Euripide par Ivo Van Hove

Jusqu’au 3 juillet se joue dans la salle Richelieu l’ensemble d’Electre et d’Oreste d’Euripide, mis en scène par Ivo Van Hove. Si la Comédie-Française présente encore Les Damnés de Visconti, l’obsession du metteur en scène pour les passions et l’ascension du mal n’en est que plus visible. 

Electre met en scène la retrouvaille du frère et de la sœur, la décision de tuer leur mère et son amant ainsi qu’une culpabilité partagée. Oreste se concentre sur l’impact du matricide sur la fratrie, la décision de leur mise à mort et la machination meurtrière pour se racheter aux yeux du peuple. 

La surenchère de la violence

L’objectif premier de la tragédie grecque est de faire ressentir chez le spectateur de la terreur et de la pitié. Le tour de force d’Euripide ainsi que de la fusion des deux pièces réside dans la violence psychologique d’Oreste, joué tout en finesse et émotion par Christophe Montenez.

La haine même d’Electre pour sa mère fait naître chez le spectateur cette crainte recherchée grâce à la performance incroyable de Suliane Brahim : son souffle, sa démarche et ses yeux animalisent sa silhouette mince et élancée pour en faire l’allégorie de la vengeance. Elle apparaît comme la seule solution face à la politique, que ce soit dans le coup d’État orchestré par Egisthe, ou dans la décision des Argiens quant à la lapidation des frères et sœurs matricides. Le fait de se venger d’un meurtre par un autre meurtre enclenche la montée en puissance de la violence et l’ascension d’une folie meurtrière qui ne se limitera pas au cercle familial strict. 

Une mise en scène archaïsante

Le coup de maître d’Ivo Van Hove, pourtant habitué à des mises en scène extrêmement contemporaines, est de renouer avec la tragédie. Et cela autant au niveau musical, grâce à des timbales directement sur scène pour rappeler l’imminence de la fatalité, que dans l’organicité de sa scénographie ou dans l’effervescence des danses du chœur de paysannes rappelant les chœurs de bacchantes. Le mécanisme est poussé à son paroxysme dans une scène de vengeance corporelle : une contre-oraison funèbre où Electre crache sur le cadavre d’Egisthe en lui exposant les raisons de son assassinat, avant de le déshabiller, de couper son sexe et de le manger. Si cette scène de cannibalisme est choquante, à en croire les cris de dégoût du public, elle se rapproche toutefois des cultures primitives qui s’en prenaient à la chair de leurs ennemis pour les priver de funérailles et se repaître de ceux-ci pour gagner leur force.

Ce qui frappe dans la scénographie, c’est la boue répartie sur l’intégralité de la scène. À la fois représentant la saleté, la misère et la souillure, elle est aussi symbole de protection lorsqu’Oreste s’enlise dans le plateau pour s’adonner à la folie que suit le matricide : il s’agit surtout d’une faculté de figement. Le figement de la tragédie dans cette remise en question d’une justice collective, d’une cruauté divine et d’un univers familial chancelant. 

Entre faute héréditaire et responsabilité individuelle

L’ambiguïté et le tragique de ces deux pièces demeure dans la question de la faute et de la culpabilité. À l’instar d’Œdipe, une malédiction ainsi qu’une prophétie règnent sur la fratrie Électre-Oreste. Dans la lignée de Tantale, Euripide dresse les malheurs d’une “race maudite”. Toutefois, si la pièce Electre s’arrête sur les doutes des personnages et sur la condamnation de la volonté d’Apollon par Oreste, qui ne se conforme alors ni à la pitié, ni à la justice, l’ajout d’Oreste dévoile une face plus sombre du couple fraternel. L’usage du collectif par la représentation d’un chœur omniprésent, à la limite du maléfique dans son envie de vengeance, renforce la culpabilité générale et l’opposition entre des meurtres d’honneur familial et une soif de sang presque horrifique. 

Les mises en scène d’Ivo Van Hove jouent sur la montée crescendo des passions qui animent les personnages pour les étirer au sommet du concevable, renouant ainsi avec l’ambition première du théâtre, à savoir : la catharsis. 

Marie Coquille-Chambel

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