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Je suis Fassbinder – Falk Richter / Stanislas Nordey

Du 5 au 28 avril, s’est jouée au Théâtre du Rond-Point la pièce cruellement actuelle Je suis Fassbinder de Falk Richter, mise en scène par Stanislas Nordey. 

À partir de l’œuvre cinématographique de Fassbinder, réalisateur allemand des années 60/70, Falk Richter interroge notre époque et ses dérives, notamment dans la montée de l’extrême droite et des partis néo-nazis.

“Le théâtre est par essence politique”, Stanislas Nordey

Pièce ayant été écrite au plateau en 2016 après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, Je suis Fassbinder est reprise dans un nouveau contexte : celui de l’arrivée de l’extrême droite au second tour des élections présidentielles en 2017, du Brexit et des élections européennes de 2019. De nouveaux enjeux pour cette reprise donc, déjà initiée par un film de 1978, L’Allemagne en automne de Fassbinder, dans lequel le réalisateur confronte sa mère à sa pensée politique et à son racisme afin de dresser le portrait d’une époque traumatisée par les attentats des années 1970 en Allemagne.

En rejouant la scène conflictuelle entre Fassbinder et sa mère, Falk Richter justifie la montée des extrêmes et de la violence en Allemagne puis pointe l’insuffisance des gouvernements européens face à un désir de plus en plus accru des populations d’obtenir une nouvelle forme de fascisme placée sous le signe de la nostalgie infantile d’un père : “Le mieux, ce serait un maître autoritaire qui serait très bon, gentil et juste”. La force de cette pièce réside dans son ambition interrogative : une série de questions est adressée directement au spectateur qui est pris à parti, face à une Dea Liane qui joue de sa faculté à briser le quatrième mur, enfermant le public dans la pièce et en le confrontant à son engagement politique et personnel.

De plus, Je suis Fassbinder reprend le slogan de Joachim Roncin “Je suis Charlie” dans une scène chorale très poétique pour le décliner en une définition de l’Europe : “Je ne suis pas une utopie, je suis une réalité, j’ai douze étoiles, je suis 47 territoires, je suis 742 millions de gens, je suis 150 langues sur un seul continent dont seules 23 sont officielles, je suis la première Guerre Mondiale, je suis la deuxième Guerre Mondiale, je suis toutes vos guerres, je suis toutes vos libertés”. La scansion du groupe verbal “Je suis” offre au spectateur un sentiment d’appartenance fort.

Aidé par l’euphorie des acteurs et par l’effet de boucle que provoque le fait de se donner tour à tour la parole afin de réaliser une véritable description des individus européens, la pièce se fait l’écho des interrogations de l’auteur quant à la liberté d’expression sur les réseaux sociaux facilitant l’émergence d’une nouvelle forme de l’extrême droite, des racismes et des fanatismes religieux.

Un pont entre deux arts : la rencontre entre le cinéma de Fassbinder et le Théâtre de Richter/Nordey

La tendance actuelle montre une véritable tension au sein de la frontière entre le théâtre et le cinéma, comme on peut le constater notamment à la Comédie-Française (Fanny et Alexandre, Le voyage de G Mastorna).

Cependant, cette pièce n’est pas une adaptation théâtrale du cinéma de Fassbinder même si elle recrée avec génie les scènes les plus iconiques du réalisateur. En effet, elle part des obsessions de celui-ci quant à la question de la domination sexuelle des hommes sur les femmes et plus exactement sur la misogynie pour élever la question de la domination à un rapport de force entre fort et faible.

Cette interrogation résonne dans le travail de Stanislas Nordey qui jouait jusqu’au 3 avril Qui a tué mon père d’Édouard Louis et qui se revendique du théâtre politique afin de “garder en éveil”. La question sous-jacente de ce spectacle est : Que peut faire le théâtre face à l’actualité ? Ce regard critique sur le 6ème art fait écho à l’interview de Fassbinder interrogé sur son cinéma et sur son engagement politique pour conclure sur le constat amer qu’il faut “détruire la société”. La mise en scène de Nordey se veut mise en abîme grâce à l’usage de la captation, au jeu sur la frontière entre vidéo et scène, aux regards caméras et aux images d’archives projetées sur des écrans, illustrant ainsi les mots si justes de Falk Richter sur une actualité brûlante. 

L’appel désespéré quant aux relations humaines

Si pour Stanislas Nordey, le théâtre mêle politique et intime, il en est de même pour Falk Richter. La particularité du théâtre de ce dernier réside dans l’écriture des pensées revendiquée, la pièce se fait elle-même rédaction et s’autorise la métathéâtralité comme pour justifier ce mélange de politique et d’intime.

En effet, lorsqu’il est question des relations humaines, qu’elles soient sentimentales, amicales ou simplement fondées sur le vivre-ensemble et le lien social, le regard de l’auteur se trouble, devenant mélancolique. L’impuissance des hommes dans leur rapport aux autres s’ajoute à la vision désespérée de l’époque, comme le prouve la scène à la fois touchante et cruelle des Larmes amères de Petra von Kant reprise en boucle, comme un cri d’alarme quant à la volonté d’autonomie de la femme, du couple, des dominés, et de l’art théâtral en dernière instance à briser. À l’instar des sentiments, le corps de Vinicius Timmerman perd de son intimité pour s’exposer ostensiblement à la vue du spectateur comme pour refuser le travestissement qu’induit le rôle de comédien ainsi qu’une démesure dans la quête de l’identité sexuelle, jouant à la fois  sur l’homo et l’hétérosexualité.

Je suis Fassbinder est une pièce définitivement actuelle, placée sous le signe d’une douceur, d’une fragilité et d’un humour maîtrisés, brisant avec brio les attentes d’un théâtre politique moralisateur au profit d’une longue interrogation qui marque son spectateur.

Marie Coquille-Chambel

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