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Comprendre la mobilisation algérienne

Entretien avec le président de l’UEAF

« Système Dégage » « pas de cinquième mandat pour Bouteflika », depuis le 22 février, les Algériens manifestent pour reconstruire leur démocratie. Pour comprendre cette mobilisation, On’ est allé à la rencontre de Soufiane Denane, président de l’UEAF (Union des Étudiants Algériens en France) section Sorbonne Université. Il nous livre son point de vue sur la situation.

L’Algérie vit-elle une révolution ? La question est sur toutes les lèvres. Depuis l’annonce de la candidature de Bouteflika à un cinquième mandat, le pays est secoué par des vagues de manifestations. Les revendications des manifestants : la fin du système en place depuis plus de 20 ans. Dans les cortèges, en Algérie comme en France, on trouve de nombreux étudiants, certains sont nés sous la présidence de Bouteflika. Pour tenter d’en savoir plus, nous avons rencontré Soufiane Denane, président de l’UEAF (Union des Étudiants Algériens en France).

Soufiane Denane est âgé de 29 ans. Né au sud de l’Algérie, d’origines khabiles, il part faire ses études à l’université de Tizi Ouzou dans le domaine de l’électronique industrielle. En 2013, il décide de quitter son pays pour rejoindre la France, en « recherche de nouveaux horizons ». Depuis il suit des études en Science pour l’ingénieur à Sorbonne Université. Membre de l’association UEAF depuis 2014, il est actuellement le président de la section Sorbonne Université. Le rôle de l’association est d’orienter et d’assister les étudiants étrangers dans leurs démarches administratives. Et de défendre leurs droits aux seins des conseils centraux de l’université (pour en savoir plus rdv ici : https://www.facebook.com/UEAFJussieu)

Ton association a-t-elle mené des actions nouvelles depuis les manifestations du 22 février ?

Notre association a toujours eu une position claire vis-à-vis du système de gouvernance en Algérie. Le système est autocratique et despotique. Il a été mis en place depuis le coup d’État de l’armée des frontières sur le GPRA à l’été 1962. Il a su, au fil des années, s’adapter pour se maintenir. A l’UEAF nous sommes pour l’instauration d’une nouvelle république où la peuple sera au centre des prises de décisions et où la démocratie prend tout son sens. Dès l’annonce d’une énième mascarade électorale, nous avons observé plusieurs réunions pour décider des actions à mener.

Le mouvement citoyen pacifique du 22 février a été accueilli chez nous avec une grande satisfaction. Suite à ça nous avons enclenché un travail de conscientisation auprès de la communauté étudiante en France. Nous avons  notamment appelé, via un communiqué publié sur nos réseaux sociaux (https://scontent-cdg2-1.xx.fbcdn.net/v/t1.0-9/53219006_2035524346746734_2843350839093886976_n.jpg?_nc_cat=100&_nc_ht=scontent-cdg-1.xx&oh=07fd4d4ba64c33b1ec8e1c51c8c8bd89&oe=5D18C94A), les étudiants algériens établis en France de rejoindre le mouvement. Au-delà de cela, l’ensemble de nos militants ont observé les rassemblements qui se sont déroulés jusque-là.

Tu parles de mascarade électorale, cela veut dire que tu ne crois plus en le vote ? Quelles sont alors les moyens d’être dans l’opposition ?

Pour ma part, et c’est l’avis de beaucoup d’Algériennes et d’Algériens, l’Algérie n’a jamais connue d’élection libre et démocratique. Le système en place, acculé lors des manifestations d’Octobre 1988, a fait dans la manœuvre politicienne, en faisant croire à une ouverture du champ politique. Cet épisode a vu la naissance de plusieurs partis dits d’opposition. Ceux-là n’étaient en fait qu’une façade démocratique qui n’avait pour seul objectif que la légitimation d’un pouvoir autoritaire.

Le parti unique, qu’est le FLN, est le seul et unique partis qui gouverne le pays depuis l’indépendance. Soutenu par la junte militaire, il tient d’une main ferme l’ensemble des institutions de l’État. C’est notamment
grâce à la démocratisation de la corruption. Eu égard de tous ces éléments, il est évident que les élections en Algérie ne font que valider la présidence du candidat du système. L’opposition sincère quant à elle, est réduite à la résistance. Le pouvoir en place depuis l’indépendance muselle, en usant de tous les moyens de l’État, toute tentative d’organisation. Il bloque toute velléité de changement démocratique provenant du peuple. Seule la mobilisation dans la rue a su le faire reculer.

Pourquoi, d’après toi, les manifestations ont lieu maintenant et pas en 2013 lors de la 4eme candidature de Bouteflika ?

Depuis le viol de la constitution en 2008, qui a ouvert à Bouteflika la porte à une présidence à vie, plusieurs associations et collectifs algériens avaient dénoncé cela. Ils avaient appelé à plusieurs reprises à des rassemblements, notamment sur Alger, celles-ci ont été violemment réprimées. Le peuple s’était abstenu, pour diverses raisons. Durant la campagne électorale de 2009, Bouteflika et ses partisans avaient brandi les affres de la décennie rouge, pour dissuader toute tentative de révolte. Le peuple ayant encore le souvenir vivant de cet épisode marquant de l’histoire de l’Algérie.

L’autre argument avancé : les conséquences du printemps arabe sur la Libye et la Syrie. Cet argument a été brandi durant la campagne électorale du soutien au 4ème mandat en 2014. Ce même argument a été avancé par le Premier ministre Ahmed Ouyahia, alors que des millions d’Algériennes et d’Algériens battaient le pavé avec un pacifisme et un civisme hors pair.

Autre statistique qui, à mon sens, est assez indicative et qui pourrait expliquer ce phénomène, 45% de la population algérienne a moins de 25 ans. Avec une majorité de jeunes qui n’a connu que Bouteflika comme président et qui n’a pas le souvenir de la décennie rouge. C’est cette catégorie-là qui représente le moteur de cette dynamique de changement.

Comment t’informes-tu sur la situation en Algérie en ce moment ? Que penses-tu justement de ce faussé entre une télévision muselée et une liberté d’expression comme El Manchar (https://el-manchar.com/) ? Cela représente-t-il à ton sens la fracture actuelle de la société entre la vieille génération au pouvoir et les jeunes oubliés ?

Principalement sur les réseaux sociaux, mais aussi dans la presse écrite. En Algérie le champ médiatique, en dehors de quelques journaux libres, (privé et public) est instrumentalisé par le pouvoir afin de véhiculer leur propagande. Preuve en est, que la majorité des chaînes de télévision n’ont pas fuité un mot lors de la première grande manifestation qui s’est déroulée le 22 février passé.

La question ne se pose pas en termes générationnels, mais entre ceux qui ont le pouvoir et qui ne veulent pas lâcher, et ceux qui ne l’ont jamais eu et qui demandent, à travers sa jeunesse, de le prendre pacifiquement. La parole médiatique a été très restreinte dans les médias officiels. Tellement muselée, qu’elle a fini par s’exprimer à travers la dérision par la voix du peuple, meilleur moyen de se faire entendre pacifiquement.

Quelles sont les actions concrètes attendues par les manifestants pour rétablir la démocratie ?

Les deux principaux slogans des manifestants lors des dernières marches, « Makache al khamsa ya Bouteflika » qui signifie « pas de cinquième mandat pour Bouteflika » et « Système dégage ». Le mot « système » vise spécifiquement toutes les personnalités politiques et militaires appartenant au sérail. Ainsi que certaines personnalités dites d’opposition, à qui l’on reproche un manque de cohérence et une connivence avec les tenants du pouvoir. Mais d’un point de vue global, tout un système de corruption généralisé, qui s’est éternisé et qui devient caduc. Malgré les tentatives du maintien du régime qui, chaque semaine, concocte une nouvelle ruse pour contrecarrer le mouvement, le peuple maintient pacifiquement la pression dans la rue, et attend de vraies actions de la part de ses geôliers.

La première action, c’est la démission du président Bouteflika et de son gouvernement, ainsi que le départ de l’ensemble de son entourage direct et indirect, qu’on appelle communément « le clan Bouteflika ». Ceci est un préalable à toute éventuelle sortie de crise.

La deuxième action, c’est la dissolution de l’assemblée ainsi que la dissolution du parti du FLN, propriété du peuple, qui doit retourner au musée de l’Histoire. Afin de combler cette vacance, il conviendra de désigner une instance présidentielle qui sera composée de personnalités technocrates intègres. Ceux-là auront la responsabilité de présider l’État et un gouvernement de compétences nationales pour garantir la continuité de l’État, dont la pérennité est primordiale. Enfin, l’élection d’une assemblée constituante représentative, qui fera émerger la crème de la société algérienne. Elle portera la lourde responsabilité de tracer les grandes lignes de la nouvelle république.

Entretien réalisé au cours du mois de mars 2019

Adele Jaillet

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