On’

“Qui a tué mon père” : une pièce, deux regards

Au Théâtre de la Colline, théâtre spécialisé dans les écritures contemporaines, s’est jouée du 12 mars au 3 avril une représentation basée sur le texte autobiographique d’Edouard Louis Qui a tué mon père, mis en scène et incarné par Stanislas Nordey à qui l’oeuvre a été dédiée. Deux rédactrices confrontent leurs points de vue sur cette adaptation.

Sur la grande scène du théâtre du XXe arrondissement, Stanislas Nordey, directeur du théâtre National de Strasbourg, avait l’objectif ambitieux de donner voix, seul en scène, au texte engagé d’Edouard Louis Qui a tué mon père, une pièce publiée en 2018. 

Le spectacle d’une heure et quarante-sept minutes nous amène, dans une période de hauts troubles politiques, à interroger le lien entre décisions politiques et conséquences individuelles, directes et gravissimes sur la vie de ces citoyens. L’ambition de la pièce est de montrer, à travers le récit du corps décharné du père victime d’un accident d’usine, comment la politique joue dans le physique des gens de classe modeste, comment, par des mesures et réformes économiques fondées sur les aides sociales, elle possède un impact organique sur les classes dominées.

À cela s’ajoute la description de moments de l’enfance et de l’adolescence de l’auteur qui témoigne d’une époque et rend compte des difficultés à avoir été un jeune homme homosexuel dans un village de province où la masculinité primait. Monologue saisissant retraçant les déboires relationnels d’un père ouvrier et d’un fils homosexuel dans un village du Nord de la France, Nordey débute la pièce assis à une table, face au père. 

“Ma lecture reste plus prolifique” — Marie Coquille-Chambel

Stanislas Nordey porte ici un texte écrit pour lui. Si la mise en voix apporte une visibilité au texte ainsi qu’une seconde approche plus universelle parce que médiatisée par une personne autre que l’auteur, ma lecture personnelle reste plus prolifique en matière d’images, de ressentis et d’émotions. En effet, le texte, bien qu’écrit pour la scène, semble pourtant résonner avec plus d’amplitude en le lisant car le lecteur peut prendre le temps de découvrir, d’imaginer les anecdotes et non pas se laisser passivement emporter dans une énumération de scènes de vie qui perdent parfois en puissance dans l’oralité. 

Toutefois, quelques moments de grâce apparaissent dans la pièce, dont la mise en voix de l’anecdote de la vengeance d’Edouard Louis sur sa mère qui a osé l’insulter sur sa sexualité, un matin de son adolescence. Afin de marquer la violence et un tournant relationnel avec la famille d’Edouard Louis, Stanislas Nordey a décidé de couper la scène en deux, ne laissant apparaître que l’avant-scène. Le tout devenant intimiste et poussant à la confidence, le comédien change de ton, abandonnant son flegme pour laisser transparaître une émotion vive. La rapidité de la voix se mêle à la puissance de celle-ci grâce à l’utilisation d’une musique entraînante, violente et passionnée pour laisser place à une véritable tension théâtrale.

Je dirais donc que l’envie de Stanislas Nordey de conduire ce projet le sauve et élève ce texte en terme de visibilité, ce qui est une très bonne nouvelle face à l’ampleur politique de l’oeuvre. Ma réserve reste dans le simple fait de mettre en scène un récit autobiographique, malgré son oralité qui reste tout de même un trait caractéristique de l’écriture d’Edouard Louis.  

“Un bel hommage à la prose du jeune auteur” — Jeanne Aulanier

La scénographie épurée semble faire écho à la pauvreté du milieu dans lequel Edouard Louis et sa famille ont vécu. Effectivement, demeurent sur la scène une table, une chaise et des mannequins que l’on croirait réels s’ils n’étaient pas si nombreux et si ressemblants les uns des autres, représentant la figure du père, pieds nus. J’aimerais souligner la poésie de l’ambivalence d’un élément scénographique confronté à l’effet du texte sur le spectateur-citoyen, parfois engagé : la neige tombe, légère et insouciante, alors que Stanislas Nordey, invoquant les mots d’Edouard Louis, incrimine les derniers politiciens de la Vème République.

La diction parfaite de l’acteur rend un bel hommage à la prose incisive et esthétique du jeune auteur. Il alterne entre dénonciations audibles, phrases scandées et chuchotement au micro dans une sphère intime de confession. 

L’alternance mise en place pour donner corps au texte d’Edouard Louis, repose également sur le jeu avec différents moyens audiovisuels : projection de fragments de phrases sur un écran en fond de scène, usage d’un micro. 

Le déterminisme à l’oeuvre et la sociologie de Didier Eribon dont Edouard Louis se fait l’héritier nous incitent à réfléchir entre déterminisme d’un milieu et évolution d’un individu, et nous dérangent par le lien direct qu’ils tirent entre décisions politiques et conséquences sur la vie d’une personne, que l’on connaît intimement à la fin du spectacle, dans ses penchants et déboires comme dans sa tendresse maladroite. 

Article rédigé par Jeanne AULANIER et Marie COQUILLE CHAMBEL

La rédaction

Ajouter un commentaire

Instagram On’ Media

Instagram has returned invalid data.
Logo On'