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Fellini et le rêve picassien

Du 3 avril au 28 juillet, la Cinémathèque organise un dialogue imaginaire entre deux génies du XXème siècle : Federico Fellini et Pablo Picasso.

Fellini rêve de Picasso

Après une exposition temporaire au Musée Picasso de Malaga l’année passée, la curatrice Audrey Norcia a renouvelé l’expérience en dirigeant l’exposition “Quand Fellini rêvait de Picasso” à la Cinémathèque française en collaboration avec la FABA (la Fondation Almine et Bernard Ruiz-Picasso pour l’art). Si l’exposition offre une rétrospective sur l’œuvre du réalisateur italien et celle du peintre espagnol, elle souligne surtout le lien inconscient qui unit ces deux esprits contemporains.

Lorsqu’on pénètre dans la salle, on est immédiatement plongé dans l’univers du rêve ; l’ambiance tamisée et la musique de Nino Rota (qui réalisa la plupart des bandes originales des films de Fellini) y contribuent pour beaucoup. En effet, l’onirisme est la genèse de l’imaginaire fellinien. Chaque matin, pendant près de trente ans, le cinéaste italien eut pour habitude de dessiner à son réveil les visions qu’il eût pendant la nuit, dans un manuel intitulé Le Livre de mes Rêves. Il faut dire qu’avant sa carrière de réalisateur, Fellini avait été caricaturiste de presse ; il n’est donc pas surprenant que ses idées lui apparaissent d’abord sous forme d’images. De fait, dans cetouvrage on y découvre un excellent coup de crayon. Mais on remarque surtout la présence de Picasso qui y fait au moins trois apparitions. Cet attrait de Fellini pour le peintre phare du XXème siècle est secret mais restera omniprésent dans son travail.

Des inspirations communes

Trois thèmes sont chers aux deux artistes : les femmes, le cirque et l’antiquité romaine.

D’abord, la féminité est centrale chez Picasso. Il n’y a qu’à voir l’ensemble pléthorique de portraits cubistes qu’il a réalisé dont le plus célèbre est certainement celui de Dora Maar. Aussi, le peintre, obnubilé par le milieu de la prostitution créa ses très polémiques Demoiselles d’Avignonet revisita le harem peint par Delacroix dans ses Femmes d’Alger.

Chez Fellini aussi les femmes occupent une place toute particulière. La Cité des femmesLa Dolce Vita, ou encoreJuliette des esprits en sont de bons exemples. De l’image de la femme idéale à la prostituée, Fellini dépeint mille formes de la féminité, notamment par le corps, tour à tour sacralisé et parfois disproportionné. 

Concernant le thème forain, la salle en forme de cirque et l’installation d’ampoules en forme de chapiteau au milieu de l’exposition ne sont pas sans rappeler l’univers de La Strada, des Clownset les échafaudages de 8 ½. Pendant sa “période rose”Picasso, lui aussi a retranscrit l’univers du cirque avec ses saltimbanques, ses jongleurs et ses acrobates ; comme avec la réalisation du rideau de scène du spectacle “Parade” en 1917.

Enfin, Rome et le théâtre sont de véritables muses pour Fellini. Dans son film Fellini Roma, on y voit des fresques antiques s’effacer par l’effet de l’air qui s’engouffre dans une cavité, symbolisant le passé toujours insaisissable. Aussi, dans la Dolce Vita, le spectateur assiste à une parade bacchanale dans les thermes de l’empereur Caracalla. Pour créer le Satyricon, Fellini s’est inspiré du roman de Pétrone. Fragmentaire, cette épopée au cœur d’une Rome de débauche frappe le réalisateur qui tente de restituer ce faste de l’époque néronienne en un festival de décors et de personnages. Le film jouit alors d’une forte teneur théâtrale et fantastique, notamment avec l’usage de masques hérités du grotesque. 

Picasso quant à lui a redécouvert l’époque romaine en visitant Pompéi et son temple des Mystères. Son intérêt pour l’antiquité prend forme avec la figure récurrente du minotaure. Mais avec celle d’Arlequin, personnage célèbre de la Commedia Dell’arte, Picasso va se fondre lui-même dans le genre théâtral jusqu’à réaliser quelques masques.

Picasso cinéaste et Fellini peintre ?

Picasso eut un intérêt pour le cinéma et réalisa lui-même un film aujourd’hui perdu : La mort de Charlotte Corday. Mais c’est surtout par le film Le Mystère Picassosorti en 1955, dans lequel il se met en scène dans la création de ses toiles, que le peintre devient une superstar mondiale.

Les films de Fellini résultent quant à eux d’un important travail pictural. Au sujet de La Casanova, le cinéaste disait vouloir faire un film “total”, c’est-à-dire un “tableau”. L’esthétique fellinienne se rapproche alors de la démarche cubiste, toutes deux orientées vers la décomposition des formes.

Il en demeure curieux que les deux hommes n’aient pu s’entretenir une seule fois. Pourtant, l’occasion se présenta au festival de Cannes en 1961 mais lorsque le réalisateur voulut saluer le peintre, ce dernier fut emporté par la foule, anéantissant l’unique rencontre possible entre deux des plus grands démiurges du siècle.

Certes, la frustration est immense. Mais une citation de Fellini permet d’évacuer cette dernière : “Pourquoi est-ce que je rêve juste de Picasso ? Parce que c’est l’artiste auquel je voudrais m’identifier.” (Conversations avec Fellinide Constanzo Constantini, 1995). Picasso était donc bien la clé de l’œuvre fellinienne.

Pour les 18-25 ans, l’accès à l’exposition coûte 8,50€ et 9,50€ pour une visite guidée les samedis et dimanche de 11h30 à 13h. Aussi les films du réalisateur sont projetés pendant tout le mois d’avril ainsi que celui de mai. Vous trouverez toutes les informations juste ici.

Alexandre Bourasseau

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