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Lorsque le vivant disparaît avec l’anthropisation

La cinquième extinction massive a conduit à la disparition des dinosaures. Aujourd’hui, nous vivons dans la sixième. Pourtant, la biodiversité est essentielle à nos sociétés, au travers des services écosystémiques, irremplaçables, qu’elle nous fournit gratuitement.

Ce n’est pas la disparition d’espèces qui pose problème, mais plutôt la vitesse à laquelle elle a lieu, puisque les mécanismes de l’évolutionet donc d’adaptation n’ont pas le temps de se mettre en place. Une vitesse qui ne s’est jamais vue depuis l’apparition de la vie sur Terre, les différentes extinctions massives s’étant déroulées sur des milliers voire millions d’années. On estime que le taux de disparition actuel est 1 000 fois supérieur au taux moyen.

Les chiffres concrets

Les données scientifiques nous montrent qu’une catastrophe est en cours. Dans le milieu terrestre, 40% du vivant a disparu en 40 ans, tout comme dans le milieu marin. Quasiment tous les grands poissons pélagiques ont disparu en 15 ans (thons, requins, espadons…). Sur la même période, dans les milieux tropicaux et d’eau douce, les chiffres sont plus catastrophiques encore, et on observe respectivement une chute de 60% et de 90% du vivant.

En étudiant le clade des insectes plus spécifiquement, ces derniers ont chuté de 80% en 30 ans en Europe. On parle du syndrome du pare-brise propre. 60% des vertébrés ont disparu en 44 ans, et 42% des amphibiens, 56% des reptiles et 48% des poissons sont en voie de disparition. Un tiers des oiseaux de campagne a disparu en 30 ans. C’est le syndrome du printemps silencieux.

La Terre a perdu 60% de ses populations d’animaux sauvages depuis 1970. Selon le bioacousticien Bernie Krause, « 50% des sons de la nature ont disparu en 50 ans ». On estime que le taux d’espèces animales vouées à disparaître durant les siècles à venir atteint 75%. Pour revenir aux niveaux de biodiversité d’avant crise, il faudra compter plusieurs millions d’années.

En France métropolitaine des animaux de notre quotidien sont voués à disparaître. La disparition du hérisson est prévue pour 2025. Les populations de vers de terre ont été divisées par 4 en 70 ans. Pour les abeilles domestiques, leur mortalité est passée de 3 à 30% en 30 ans. Les alouettes ont chuté de 30%, les perdrix de 90%. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les grandes espèces emblématiques qui disparaissent (ours, éléphants, lions, etc). C’est la biodiversité du quotidien qui s’efface de nos mers et de nos campagnes à une vitesse ahurissante et vertigineuse.

Les causes de la disparition du vivant

Aujourd’hui nous savons précisément ce qui détruit le vivant. Et 99% des espèces actuellement menacées le sont suite aux activités humaines.

Il y a tout d’abord la surexploitation. Cela rassemble la déforestation, la pêche, la chasse, le braconnage, etc.

Au Brésil en 2008, l’équivalent de la Belgique a été déboisé. Avec le nouveau président Jair Bolsonaro, le rythme s’accélère. Les causes sont multiples mais les principales sont l’élevage et l’agriculture, les routes, les barrages (150 actifs et 277 en projet) et enfin les concessions minières et pétrolières.

La France n’est pas étrangère à ces politiques, avec les importations d’huile de palme indonésienne par Total imposées à l’Assemblée en octobre 2018 par le gouvernement, ses importations de soja brésilien OGM (pour l’élevage industriel) et le projet Montagne d’Or.

De plus, le soutien du gouvernement à la chasse pose question : abattage de loups supplémentaires, autorisation de la chasse à la glu qui existe dans cinq départements français, autorisation de la chasse aux oies en février en pleine période de reproduction (retoquée par la justice), baisse du prix du permis de chasse, la fusion prévue en janvier 2020 de l’Agence Française pour la Biodiversité (AFB) et de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), baisse de 30 millions d’euros du budget biodiversité au Ministère de la Transition écologique et solidaire (etc).

Corrélation entre l’augmentation de la pêche et le déclin des oiseaux de mer.

En deuxième position arrive l’agriculture intensive. Avec l’utilisation des produits chimiques, le labour des terres, l’utilisation de machines agricoles (leur poids tasse la terre) et l’uniformisation des plaines (disparition des talus, des bosquets, des arbres, des mares, des prairies), l’agriculture actuelle détruit la biodiversité et intensifie l’érosion des terres arables. De plus, la productivité a pour conséquence de ne pas respecter le cycle naturel des animaux sauvages (les moissons de plus en plus tôt détruisent les nichées des oiseaux de hautes herbes par exemple).

En troisième position des causes arrive le développement urbain, c’est à dire la bétonnisation. En France on estime que tous les 6 ans disparaît l’équivalent de la surface d’un département agricole. Aussi, les grandes inondations que certaines régions connaissent sont en grande partie dues au fait que la terre, imperméable, n’absorbe plus l’eau de pluie. Pourtant, des projets comme EuropaCity continuent d’être soutenus par l’Etat.

En quatrième position se placent les espèces invasives. Par définition introduites par l’Homme, elles se retrouvent dans des environnements qui se sont construits sans elles (en France, il y a les frelons asiatiques, les tortues de Floride, les écrevisses de Louisiane, les ragondins, etc). Elles n’ont donc pas de prédateurs, et parfois, les systèmes immunitaires des espèces indigènes ne sont pas adaptés. Il n’y a pas de régulation et elles prolifèrent, devenant ainsi de véritables tueuses de masse (par prédation, maladies, ou encore une concurrence fortement accrue pour les ressources). Par exemple la percée du Canal de Suez a fait de très gros dégâts sur les biodiversités de la mer Méditerranée et de la mer Rouge. Sur les 700 espèces non-indigènes en mer Méditerranée, la moitié est arrivée par ce canal.

Les dégâts des espèces envahissantes sur la biodiversité sont estimés à 12 milliards d’euros/an rien qu’en Europe.

La pollutionoccupe la cinquième place. Cela rassemble la pollution des déchets (mort des cétacés à cause du plastique dans les océans et les mers du globe), des produits toxiques (venant de l’agriculture, des produits ménagers et de l’industrie). Mais aussi la pollution sonore (les bruits humains peuvent beaucoup perturber) et la pollution lumineuse (les nuits ne sont plus totalement noires, ce qui est néfaste pour les espèces nocturnes et dérègle aussi les cycles des animaux diurnes). L’éclairage planétaire s’accroît de 2% par an.

La modification de l’environnement.

La disparition des arbres et des haies est catastrophique pour la biodiversité. On peut aussi prendre pour exemple les zones humides. Accusées de faire proliférer les moustiques, elles ont été systématiquement détruites et le sont toujours (le projet de l’aéroport Notre-Dame des Landes était sur une zone humide par exemple). Ces zones sont considérées comme inutiles, il faut donc les détruire pour créer du profit. C’est tout le contraire. En France métropolitaine, 25% de la biodiversité est dans les zones humides. Pourtant leur surface a régressé de 67% en 100 ans. Les principales espèces victimes de déclin vivent dans les zones humides. Aujourd’hui, 91% des habitats humides français sont dans un état de conservation défavorable.

La fragmentation des habitats (par les réseaux routiers et ferrés) fait aussi de nombreux dégâts sur la biodiversité. Les populations se retrouvent isolées et ne se mélangent plus. Sans mélange génétique, on arrive vite à de la consanguinité et donc à une difficulté de perpétuation de l’espèce. L’appauvrissement génétique empêche une espèce de s’adapter en cas de changements.

Enfin, en dernière position, nous trouvons les changements climatiques. Les effets des changements climatiques sont déjà observables sur la biodiversité, mais vont s’accentuer. Aujourd’hui, une augmentation de 0,55°C correspond à un déplacement des écosystèmes de 100 kilomètres vers les pôles et de 100 mètres en altitude. D’énormes migrations sont aujourd’hui observées, et cela concerne tous les taxons.

Pour le moment les animaux parmi les plus touchés sont les oiseaux migrateurs. Plus de 80% des oiseaux migrateurs sont menacés de disparition d’ici 2050. La hausse globale des températures accélère le cycle de vie des insectes. Pour les hirondelles de fenêtre et les mésanges charbonnières par exemple, il faut trois semaines entre leur arrivée et la première becquée aux jeunes (nid, accouplement, ponte, couvée). Aujourd’hui, ils ratent de plus en plus la saison des chenilles, leur principale nourriture, car elles se sont déjà transformées en papillons.

Autre exemple : avec l’augmentation de la température, les coraux blanchissent (arrêt de leur symbiose et expulsion de leurs algues monocellulaires photosynthétiques), conduisant à leur mort. Malheureusement, les écosystèmes coralliens abritent 25% de la biodiversité marine mondiale.

Chez les espèces à détermination thermodépendante (les reptiles ovipares notamment), le sexe est déterminé par la température. Lorsque celle-ci augmente, le ratio mâles/femelles est totalement déséquilibré (en Autralie, chez les tortues vertes du Pacifique, depuis le réchauffement on compte un mâle pour 116 femelles), ce qui est très problématique pour la perpétuation de l’espèce.

En conclusion, la vie est apparue il y a 4,8 milliards d’années, le genre Homo est apparu il y a 2,8 millions d’années, et l’Homo sapiensn’a lui que 200 000 ans (il arrive en Europe il y a 40 000 ans). Pourtant, notre impact sur la planète et le vivant est devenu aussi puissant que les cycles biogéochimiques de la Terre. La crise qui est en cours est qualifiée d’existentielle. Nous n’avons pas les capacités pour surmonter cette extinction.

Il faut agir maintenant à toutes les échelles. Au niveau du consommateur, consommer durablement, manger bio en respectant les saisons, est devenu indispensable. Pour ceux qui ont un jardin, il faut bannir les produits chimiques. Il est important de planter des arbres, de poser des nichoirs (adaptés aux espèces d’oiseaux et de chauve-souris), de créer une mare, de ne pas ramasser les feuilles mortes, de ne pas tuer les taupes, de laisser les branches et les troncs tombés se décomposer, de tailler en hiver, etc. A propos de la biodiversité, ces efforts personnels sont essentiels. Mais une prise de conscience au niveau de l’Etat aiderait beaucoup aussi.

Pour aller plus loin :

  • Envoyé spécial : Quand nos animaux disparaissent :

Olwen Falhun

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