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« Haut les cœurs, bats les couilles »

Rencontre avec les fondatrices de Rouge Fragile et de ce drôle de slogan

Kathia Saul et Lucie Rémy, sont deux amies boulimiques de travail, d’ambitions et de créativité. La première est co-fondatrice d’un studio créatif, quant à la seconde elle est journaliste et réalisatrice de documentaires.

En octobre 2018, elles ont fondé Rouge Fragile, un nom choisi en clin d’œil à la chanson « L’amour à la machine » d’Alain Souchon. Il s’agit d’une marque de t-shirts aux messages volontairement percutants qui reversent 100% des bénéfices à la Maison des femmes de Saint-Denis. Ce projet est né il y a trois ans autour d’une tablée de copines et de leur précieuse expression « Haut les cœurs, bats les couilles ». Au milieu de leurs emplois du temps bien chargés, elles ont pris le temps de me rencontrer pour nous présenter leur projet avec un enthousiasme incroyable. 

« Haut les cœurs, bats les couilles » c’est une expression qu’on retrouve sur vos t-shirts. Quelle est son origine et qu’est ce que ça signifie ? 

Lucie :Elle est née de discussions entre copines où on se plaignait du travail ou des mecs.  Une phrase qui revenait tout le temps c’est « Haut les cœurs bats les couilles ». Un slogan qui collait à toutes les situations que l’on pouvait rencontrer. On voulait faire quelque chose autour de cette phrase qui donnait le sourire aux gens. 

 Kathia :Puis il y avait un truc par rapport à l’image que tu as de toi quand t’es dans des situations compliquées. Tu perds confiance en toi clairement. Et tous nos t-shirts et toutes nos phrases ont vocation à ne pas perdre confiance en soi. 

Comment cette initiative s’est-elle construite ? 

Kathia :Toutes nos discussions de café ont débouché sur cette idée de t-shirt sans vraiment se lancer. Puis notre amie réalisatrice Léa Frédeval nous a demandé de créer le t-shirt pour le personnage principal de son film (Les Affamés).A partir de là notre projet a commencé à prendre vie. Ensuite Léa s’est rendue à Quotidienen portant le t-shirt, l’Instagram,créé deux jours avant, a pris 500 abonnés en une heure. On avait des messages «Je veux le t-shirt, il est où ?», alors qu’on n’avait rien sorti. Ça été une nuit blanche au cours de laquelle on a créé un sitedans la précipitation ! Toutes ces personnes nous ont donné beaucoup de force. Après, pour construire la marque, tu dois faire tes business plans et aller contacter des banquiers. C’est faire sa comptabilité, son lancement de produits, communiquer sur les réseaux sociaux et créer une plateforme de vente en ligne. 

Lucie:Ensuite il y a une deuxième partie, c’est la question des t-shirts. Il fallait les trouver ces t-shirts, les imprimer et les envoyer. Le jour de l’ouverture, on a réussi à ce que tout marche, ce qui est assez fou. Les commandes n’ont pas arrêté cette première journée. 

Des conseils pour les étudiants qui veulent lancer leurs projets? 

Kathia :Si ça te fait peur vas-y et surtout suis ton instinct ! Non, sérieusement, un conseil : entoure toi de gens meilleurs que toi, et ça vaut pour un peu tout dans la vie.

Lucie : Quand on te dit que tu ne vas pas y arriver, surtout fonce ! Il faut que ce soit un moteur. Les gens qui te disent que c’est complètement fou, tu leur donnes rendez vous dans dix ans. 

Pour quelles raisons vous avez choisi de commercialiser des t-shirts?  Et pourquoi vous avez tenu à les proposer du XS au XXXL et surtout unisexes?

Kathia : Au début, on voulait faire un média. Mais on a déjà nos boulots de dingues et nos vies qui sont bien remplies et intenses. Donc le t-shirt était simple d’accès et c’est aussi un support d’expression. Ensuite nos t-shirts sont unisexes parce qu’ils s’adressent aussi aux garçons. Oui il y a un coté féministe car ce mot est à la mode, mais en réalité on n’est pas vraiment à l’aise avec ce mot, à cause de cette « idée » que ça exclut les hommes. Nous on est surtout égalitaristes. Ce qu’on propose « Haut les cœurs bats les couilles », ça marche aussi pour les mecs.

Lucie : Le t-shirt, ça se lie avec l’idée du tatouage très présent actuellement. Il peut être visible mais aussi en dessous d’un pull et garder la phrase là près de toi. Pour les tailles, on voulait vraiment pouvoir se dire que toute personne qui va sur le site puisse le porter. Le but c’est d’englober tout le monde avec nous qu’importe le sexe, la morphologie ou l’âge. Je pense à notre dernière égérie qui a 85 ans qui est en train de faire cartonner nos scores de likes.

Vos t-shirts sont aussi éco-responsables, vous pouvez nous présenter les entreprises qui collaborent avec Rouge Fragile ?  

Lucie : En envoyant nos devis, on a fait la connaissance d’Etienne, notre imprimeur. C’est quelqu’un d’hyper militant, une partie de ses bénéfices sont reversés à la lutte pour l’environnement. On a découvert aussi une boite qui s’appelle En direct qui fait de la mise sous pli et de l’envoi. 100% de ses salariés sont des personnes à mobilité réduite. Une entreprise qui va donc complètement dans notre sens. On est entourées de plein de belles personnes et des bénévoles qu’on ne cite pas mais qui nous ont aidées.

Kathia :Pour les conditions générales de vente, ce sont des amis avocats qui ont rédigé des statuts. On a une copine qui nous conseille pour les réseaux sociaux. Puis il y a aussi des soutiens moraux très importants.

Pourquoi avoir choisi de reverser vos bénéfices à la Maison des femmes ? 

Lucie : Au début de ma vie professionnelle, j’ai travaillé pour l’émission Les Maternelles sur France 5. Il y a cinq ans Ghada Hatem, la présidente de La Maison des femmes, était invitée. Cette femme m’a complètement scotchée. C’est une gynécologue ultra lumineuse qui a un discours extrêmement percutant. Je me suis dit qu’un jour j’aiderai cette femme. Je ne savais pas encore sous quelle forme mais c’était une certitude. Quand notre projet a commencé à prendre vie, j’ai repris contact avec elle et très vite on a voulu lui reverser nos bénéfices. C’est une maison qui accueille, dans un anonymat total, les femmes victimes de violences physiques, sexuelles, morales, et familiales. Ghada Hatem mène ça avec des équipes hallucinantes : des sages-femmes, des kinés, des psychologues, des psychiatres. Certaines s’y rendent pour un accompagnement dans la contraception, d’autres pour une prise en charge pour l’avortement. Ghada Hatem prend aussi le parti de réparer les femmes victimes d’excision, elle est l’une des seules en France. 50 000 femmes en France sont excisées. C’est un chiffre énorme dont on parle peu, d’où le t-shirt « Ma chatte, ma bataille ». Elle les accompagne aussi en offrant une possibilité d’accessibilité à des services juridiques, notamment pour les femmes battues ou contraintes au mariage forcé. Avec les fonds récoltés, il y a le projet d’ouvrir d’autres maisons, ce qui demande beaucoup d’argent. Pour le moment nous ce qu’on ambitionne c’est d’ouvrir des postes.

Selon vous quel rôle la société civile peut-elle et doit-elle jouer dans la défense de cette cause ? 

Lucie : Le droit des femmes est un domaine dont chacun doit s’emparer en fonction, peut être, de son intime conviction, de son envie et de son histoire personnelle. On a tout à gagner à être égaux et à laisser la parole aux femmes et surtout à celles d’aujourd’hui. Je pense que l’avenir va être construit par cette génération là qui entreprend, qui s’écoute et qui se tourne vers les autres. Certaines femmes murées dans le silence souffrent. De savoir que tous les jours des femmes meurent sous les coups de leurs conjoints, c’est insoutenable. Je ne dis pas que les hommes n’ont pas de souffrances. Ils ont aussi d’autres combats qu’ils doivent mener, on doit aussi les entendre. Il ne faut pas opposer l’un et l’autre. Quand on est un homme, j’imagine qu’on a envie que la femme qui est à nos cotés puisse être sereine et évoluer dans un monde juste. De tout mon cœur je souhaite que le droit des femmes soit un combat dont chacun s’empare. 

Pour vous, comment l’Etat pourrait-il venir plus en aide aux femmes?

Lucie : A mon sens, j’estime que l’état ne s’empare pas assez de ce sujet. Il y a des choses qui sont mises en place par l’Etat, comme un ministère, mais on a besoin de choses très concrètes.  Au sujet de l’égalité salariale, l’inscrire dans la loi c’est bien mais il  faut mettre en place des sanctions. C’est triste de sortir le bâton, mais on est en 2019, on n’a plus trop le choix et ça ne crée que de l’animosité. Surtout que ça tire des femmes vers le bas. Je pense à celles qui vivent seules avec leurs enfants et qui gagnent moins qu’un homme, ça les impacte à tous les niveaux.  

Vous pouvez nous parler de la suite de Rouge fragile ? 

Lucie : Le support des t-shirts va continuer mais il y a aussi l’envie d’aller plus loin. Pour le moment notre collaboration avecLa Maison des femmes est uniquement financière, mais à l’avenir on va réaliser des projets en commun. Cependant on veut bien réfléchir aux choses avant de les mener, c’est pour ça qu’on prend notre temps.

Kathia : Bien qu’on soit allées rapidement, au final on est tellement impatientes qu’on a l’impression que ça prend des siècles. Ce qu’on veut faire à l’avenir aussi, c’est prendre en photo tous les corps qui existent et tous les âges. 

Vous avez un grand amour pour les punchlines, une pour conclure cette interview en beauté ? 

Lucie :« Demain on fera l’hélico avec nos tits », ça c’est une petite phrase qu’on a échangée avec Kathia après une très bonne journée.  

Article rédigé par Océane Caillat

La rédaction

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