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Parcoursup #4

L’échec de Parcoursup raconté par ceux qui l’ont vécu. Fin : « Génération sacrifiée »

Dernierépisode de notre quadrulogie sur Parcoursup. On a rencontré un Victor, un bachelier qui est resté sans formation. 

Le froid est rude à Paris, ce matin enneigé de février. Je retrouve Victor, enfermé dans son manteau, et nous nous installons dans le café du quartier. On peut passer aux choses sérieuses.

En 2018, Victor sort du lycée Voltaire, à Paris, un Bac S option Physique-Chimie en poche. Ils étaient quarante dans sa classe, et trois d’entre eux ont raté le bac. « On avait un jeu avec mes copains, confie-t-il, on regardait autour de nous et on se disait ”tiens, parmi ces gens, 10 n’auront pas le Bac”, mais ce qu’on ignorait, c’est que les 30 autres n’auraient pas fait les études qu’ils voulaient ». Le ton est jeté.

Victor avait un rêve : travailler dans le son ou le cinéma. Ses profs et conseils de classe l’encourageaient à suivre cette voie. Alors c’est ce qu’il a demandé sur Parcoursup.

Un premier verdict tombe : chaque vœu lui a été soit refusé, soit mis « en attente ». Mais le pire est à venir. « Au deuxième tour, il n’y avait de disponible que des doubles-licences histoire-droit, physique-architecture ou des formations à la ”gestion de l’eau”… Alors que je voulais faire du cinéma! J’ai pris ça comme une provocation. » Au fur et à mesure que le temps passait, certains de ces choix disparaissaient : « Autour de moi, des amis ont été nombreux à avoir été poussés par leurs parents à accepter un choix de la deuxième session, même si ça n’avait rien à voir avec ce qu’ils voulaient étudier».

Un parcours du combattant

Si Victor salue la bonne volonté de tous ses professeurs, il a constaté un cruel manque de formation de ceux qui devaient l’accompagner. « Le conseiller d’orientation, c’est naze, se lâche-t-il, il ne connaît pas ta vie, il ne peut pas t’aider à faire un choix qui va conditionner ton avenir. » Et sur Parcoursup, rien n’était fait pour simplifier la démarche.

« Et quand tes parents ne parlent pas français ou ont du mal à se servir d’un ordinateur, tu es vraiment désavantagé. Et pour ceux qui n’ont pas Internet chez eux ? C’est rare mais ça arrive! On part du principe que tout le monde l’a, et Parcoursup ne prend pas en compte ceux qui ne l’ont pas ». 

Mais pour lui, les plus désavantagés sont les bacheliers souffrant d’un handicap. « Quand tu es handicapé, comment tu fais ? Rien sur Parcoursup ne te propose de l’indiquer, personne n’est là pour t’aider. C’est un système injuste, discriminant, contre le principe de méritocratie et avantageux pour ceux qui ont les moyens »

Victor sait de quoi il parle. Les moyens, sa famille a du mal à en avoir. Avec des parents séparés, une mère professeure des écoles et un père au chômage, pas facile de se payer un séjour à thème cinéma.

Discrimination sociale

Une quelconque discrimination, Victor refusait d’y croire, et pourtant elle lui a explosé à la figure. Tous les amis qu’il avait à Henri IV ou Charlemagne ont eu leur meilleur choix du premier coup. Eux, avaient les moyens de se payer des camps d’été.

Au lycée, rien ne pouvait lui donner les clés pour appréhender le milieu du cinéma, son projet d’avenir. Victor s’interroge : « Comment obtenir des compétences en cinéma pour intégrer une école spécialisée si le club ciné de ton lycée se limite à organiser deux projections par an ? Et comment peut-on juger de ton expérience cinématographique en se basant sur tes notes d’histoire ou de sport ? ».

Sa seule alternative, c’est le privé, mais l’idée ne l’attire pas. « Payer pour avoir une place, c’est comme avoir un coupe-file au musée, c’est injuste. »

« J’ai perdu un an de ma vie » 

Parcoursup est désormais derrière Victor, mais ne cesse toujours pas de le tourmenter.

Déçu par un système en lequel il a cru, il parle d’une « réelle injustice ». Pour lui, c’était « une année de test foiré ». Il pèse ses mots : « À cause de Parcoursup, j’ai perdu un an de ma vie, à un âge où tu ne peux pas te le permettre ».

Lorsqu’on évoque les contestations de l’année dernière, il souligne : « Il y a une unanimité contre ce système : on a vu toute l’année des manifestations anti-Parcoursup, et aucune pour le défendre. Qu’est-ce que Parcoursup a apporté de mieux qu’APB ? Je ne vois vraiment pas. Tous les changements n’ont été que négatifs. Rien que dans mon cercle d’amis je connais 6 ou 7 personnes qui sont comme moi, sans formation, et 5 qui se sont déscolarisés après avoir commencé une formation imposée par Parcoursup qui ne leur plaisait pas. » 

La déception se lit sur son visage. « Et même si le gouvernement admettait l’échec de Parcoursup, ça ne sauverait pas ceux qui se sont faits jeter». 

Plus tard, nous sortons du café. La neige a fondu. Une poignée de main, un «bon courage», et le jeune homme tourne les talons vers un avenir incertain, imposé sans états d’âme par un algorithme. 

Pablo Deharo Berlinzani

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