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« Guaido, c’est l’espoir » : rencontre avec Fernando Ybarra, un jeune vénézuélien étudiant en France

En quatre ans, 2,3 millions de personnes ont fui le Venezuela. L’inflation bat des records. Et depuis le 23 janvier, le pays est tiraillé entre deux présidents. La communauté internationale a décidé de s’en préoccuper.

Après la reconnaissance par la France du président Juan Guaido, nous avons rencontré un jeune vénézuélien qui étudie en France depuis 2014, pour comprendre la réalité de la crise et les espoirs qu’incarnent le nouveau président par intérim.

Avant de commencer, si tu as besoin d’une mise au point sur la situation vénézuélienne de ces derniers mois, Sorb’on t’a tout résumé dans un article, justeici.

Fernando Ybarra est né à Merida au Venezuela en 1992. Il étudie en France depuis 2014 et vient d’être diplômé de l’école d’ingénieurs Télécom SudParis. Fernando est allé étudier à l’Université de Caracas, il a pris part aux manifestations et a vécu la crise de l’intérieur pendant de nombreuses années. Il nous raconte son parcours, son engagement politique, et nous livre également son point de vue sur l’implication des pays occidentaux et la situation actuelle.

« En 2010 j’ai commencé à manifester tous les mois pour soutenir des candidats de l’opposition »

Quel a été ton parcours au Venezuela ?

Je suis né à Merida dans la Cordillère des Andes. Puis j’ai passé mon enfance et mon lycée à Puerto Ordaz, dans le sud du pays. J’ai été reçu à un concours pour aller étudier l’ingénierie électronique à l’Université Simon Bolivar de Caracas.

Quand en 1998 Chavez est arrivé au pouvoir, je n’avais que 6 ans ; j’ai passé toute ma vie avec le chavisme. En 2009, quand je suis arrivé à l’université, je me suis réellement rendu compte de ce qu’il se passait. L’année suivante, j’ai commencé à manifester tous les mois pour soutenir des candidats de l’opposition.

Quand Chavez est mort, j’étais à l’université. Avant, je n’avais jamais entendu parler de Maduro. Chavez était un militaire avec une carrière universitaire, alors que Maduro n’a que le bac. Au Venezuela, on l’appelle « Metro Bus », car il était conducteur de bus avant de rejoindre Chavez en 1998. Pour tout dire, je ne comprends pas pourquoi Chavez a choisi Maduro pour lui succéder.

« J’allais chercher les étudiants en prison pour les faire sortir »

En tant qu’étudiant au Venezuela, quel a été ton rôle dans l’opposition ?

Depuis 2012, l’année où Chavez a décidé de laisser le pouvoir et a appelé à voter pour Maduro, il y a eu des manifestations tous les jours. A partir de février, il n’y avait plus cours à l’université. Les étudiants manifestants étaient incarcérés pendant 1 à 2 semaines par la force armée coopérative. (C’est une sorte de milice pour réprimer les manifestations.) Les manifestations avaient deux visages : avant 16h elles étaient pacifiques, après 16h il ne fallait pas sortir, ou alors on s’exposait à un bras de fer avec la milice.

« En 2014 un petit-déjeuner coûtait environ 3 ban bolivar. Aujourd’hui, c’est 3 millions … »

A l’époque, j’étais président du bureau des étudiants ; c’était pas le meilleur moment d’ailleurs (rire). J’avais un rôle politique, j’allais chercher les étudiants en prison pour les faire sortir. Une fois, on est allé voir une famille pour la rassurer, [parce qu’] un étudiant de ma fac est resté en prison plusieurs mois. Il avait 18 ans, il venait juste d’avoir le bac, je ne savais pas quoi faire. La sentence décidée par le tribunal a été très longue.

En 2014, j’ai été reçu pour un double diplôme avec Telecom SudParis. Ça commençait à être de pire en pire, notamment au niveau de l’inflation. Un petit-déjeuner coûtait environ 3 ban bolivar ; aujourd’hui, c’est 3 millions… Presque tous mes amis de l’université sont partis en Europe, aux Etats-Unis ou en Amérique Latine. La migration concerne 5 millions de Vénézuéliens : 1 million en Colombie, en Europe (en Espagne notamment) et aux Etats-Unis (plus d’informations dans cette vidéo du Monde).

Pourquoi avoir choisi de partir ? Quel est ton rapport au Venezuela depuis ton départ en 2014 ?

Mon rêve était de venir ici. Je voulais travailler dans la fibre optique et la communication. Mais cela n’existe pas au Venezuela.

Avec mon pays, c’est une histoire d’amour et de haine. J’adore mon pays, les gens sont très aimables, amicaux, la météo est magnifique. Mais toute cette situation et la peur des violences, la situation politique, c’est très stressant. Je suis content d’être ici en France.

« Avant, on ne s’occupait pas des affaires du Venezuela. (…) Après 21 ans de chavisme, je crois que c’est le moment. »

Comment as-tu reçu la nouvelle de l’arrivée de Guaido comme figure de l’opposition ?

J’ai reçu la nouvelle sur les réseaux sociaux et sur WhatsApp avec mes amis. Tous les journaux sont contrôlés. En 2007, RCTV, une chaîne de TV très célèbre a été fermée ; c’était la première (à lire ici). Après, le gouvernement a acheté d’autres chaînes.

Au départ, quand j’ai entendu parler de Guaido, je pensais que ça ne changerait rien. Un Messie, ça ne change rien. Je ne savais pas ce qui allait se passer. Le 5 janvier, Guaido est devenu président de l’Assemblée nationale. Le 23, il a appelé à ne pas reconnaître Maduro à cause des élections truquées. Il s’est donc proclamé président en raison de la vacance du pouvoir. Il s’est proclamé président en utilisant l’article 350 de la constitution née sous Chavez en 1999. Ce qui m’a donné le plus d’espoir, c’est le soutien international qu’il a eu. Avant on ne s’occupait pas des affaires du Venezuela.

Es-tu déçu qu’il ait fallu attendre une crise proche de la guerre civile pour que le monde s’intéresse de près à la situation ?

Je suis content qu’enfin ça bouge, que l’on voie que le Venezuela a toujours espoir. Les Vénézuéliens se battent encore. Le plus important, c’est que le Venezuela aille mieux, qu’il sorte de la situation dans les 5 années à venir. Enfin un changement de pouvoir après 21 ans de Chavisme. Je crois que c’est le moment. Avant j’étais déçu, mais maintenant je suis content.

Que dire de l’Italie qui a freiné l’Europe pour prendre une décision commune ?

L’Europe est aussi dans une situation critique. Politiquement parlant, l’Europe a ses problèmes : l’Italie, le Brexit, et la Grèce… Je comprends, mais je ne suis pas d’accord. Au Venezuela, il y a une grande communauté italienne. Mais l’Italie a ses propres problèmes avec 5 étoiles. Ils cherchent à avoir une stratégie anti-Europe.

« On ne veut pas d’un Messie »

Comment faire renaître la démocratie d’après toi ?

Il faut de nouvelles élections, et changer les conseils nationaux des élections. Il faut restructurer tout ça. Je n’ai jamais connu qu’une présidente du Conseil national des élections… Le Tribunal suprême de justice aussi est pourri. Et après, il faut un peu de soutien de l’armée. Un vrai jury qui fait des élections libres et démocratiques. Une séparation des pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire. Il faut permettre le pluripartisme.

Quelles sont les priorités pour mettre fin à la crise économique ?

Je ne connais pas les prétentions de Guaido. Je ne pense pas qu’il veuille se lancer dans la campagne. Le pays manque d’ordre. L’essentiel, c’est de prendre l’économie en main : la rendre plus libérale. Pour moi, la première chose à faire est de faire venir les investissements au Venezuela pour les entreprises privées. Il faut de la productivité.

Pour finir, trois mots pour définir Chavez, Maduro et Guaido :

  • Chavez : charisme, caodijo (un militaire qui a le pouvoir, qui se prend pour Dieu). Et socialisme.
  • Maduro : famine, mort, tristesse.
  • Guaido : espoir, audace, et encore espoir. Je ne vois que ça (rire).

Crédit photo : Luis Robayo, AFP

Adele Jaillet

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