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Fanny et Alexandre, quand le cinéma investit la scène

C’est un vrai pari que fait Julie Deliquet en présentant sa nouvelle création à la Comédie Française, reprenant la grande et surtout dernière œuvre d’Ingmar Bergman, Fanny et Alexandre

Voilà un projet qui depuis quelques années déjà divise les spectateurs : reprendre les scénarios de film et les jouer sur une scène. Et ce n’est pas la première fois que la Comédie française se prête à l’exercice, si on pense aux Damnésde Visconti qui avaient fait parler d’eux au Festival d’Avignon en 2016. Si cela relève presque d’une mode théâtrale, les spectateurs s’interrogent beaucoup sur l’utilité de reproduire ce que le cinéma avait déjà bien fait.

Une entreprise en apparence inutile 

« Elle est en train de refaire du Bergman, mais mal », tels sont les mots du spectateur qui se trouvait derrière moi et qui est parti au bout de trente minutes de représentation. Si la violence de la réaction manque certainement de nuance, il semble qu’en effet le théâtre perd ce dans quoi le cinéma trouvait sa force. Pour Fanny et Alexandre, le constat est sans appel. Bergman se concentre sur l’enfance, sur le point de vue de ces deux petits qui voient le monde à leur hauteur. Ils rient devant la comédie que jouent les adultes, devant leurs grands discours, leurs mimiques étranges. Les gros plans sur ces visages angéliques contrastent au niveau de la distance avec laquelle les adultes nous apparaissent. 

Or, dans une salle de théâtre, le point de vue enfantin, auquel pourtant on tient quand on regarde le film, se perd. Fanny et Alexandre ne sont que des enfants, placés dans des coins de la scène, qu’on oublie, et non plus que l’on suit. Leurs petits jeux nous échappent, car nous sommes bien trop occupés à décrypter les tribulations de leurs parents, et des membres de cette famille qui, une fois alcoolisés, se font des déclarations à n’en plus finir, perdent le sens des convenances, et pleurent sans trop savoir pourquoi. 

Une vie qui perd peu à peu sa théâtralité 

C’est bien ce qui se passe pour Fanny et Alexandre. Eux, pour qui le jeu imprégnait tous les aspects de leur quotidien, sont confrontés à la rudesse d’une vie désormais régie par Monseigneur l’Évêque, que leur mère épouse à la suite du décès inattendu de leur père. Et c’est sur ce délitement que se concentre le spectacle. Changement de décors, d’atmosphère. Le beau-père est incarné à la perfection et le spectateur n’a qu’une hâte : que le destin se charge de cet être odieux qui torture deux enfants, qui n’ont rien fait de mal. C’est d’autant plus flagrant là, que les enfants n’ont justement rien fait, et ce, depuis le début. 

« Je peux exister sans faire de films, mais je ne peux pas exister sans faire de théâtre. » Tels sont les mots de Bergman. En ayant en tête cette prédominance de la scène dans l’activité du metteur en scène/réalisateur, il est possible de relire le spectacle et d’y voir un éloge du théâtre à travers la mise en abyme vertigineuse de la première partie notamment. Si les arts apportent de la légèreté dans leur vie, la vie spirituelle au contraire rabaisse les êtres et les fait souffrir jusqu’au corps.

Dès lors, il n’est pas nécessaire de connaître l’œuvre de Bergman pour apprécier cette nouvelle création, au contraire. Ne pas avoir vu le film, et considérer le texte sans préjugés permet de voir la profondeur et la singularité de l’entreprise proposée. Cette pièce propose de partager le quotidien d’acteurs qui partagent, en toute sincérité, leur amour du théâtre dans la maison de Molière. 

Informations pratiques : 

  • Spectacle jusqu’au 16 juin, salle Richelieu. 
  • Tarifs : de 5 à 43€. Notez que tous les lundis, les cents premiers billets, disponibles au Petit Bureau à partir de 18h sont gratuits pour les jeunes.

Crédit photo : Ingmar Bergman 

Victoria Yanes

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