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Le journal du 20h a-t-il encore un intérêt ?

Deux millions d’euros et 4 insoumis plus tard, Le Média apparaissait le 15 janvier dernier. Surnommé « le média insoumis » par ses détracteurs, média engagé selon ses fondateurs, on a pu observer avec curiosité l’élément central de la chaîne : le 20h. Avec l’utilisation des réseau sociaux pour relayer les actualités, que propose aujourd’hui le journal […]

Deux millions d’euros et 4 insoumis plus tard, Le Média apparaissait le 15 janvier dernier. Surnommé « le média insoumis » par ses détracteurs, média engagé selon ses fondateurs, on a pu observer avec curiosité l’élément central de la chaîne : le 20h. Avec l’utilisation des réseau sociaux pour relayer les actualités, que propose aujourd’hui le journal du 20h pour pallier le désistement des téléspectateurs ?

Oui, ce média « alternatif » s’aventure sur le périlleux terrain du sacro-saint 20h, symbole d’un archaïsme balayé par les réseaux sociaux. Il n’y a guère plus que les ménagères et les personnes âgées qui assistent à cette grand-messe quotidienne. Mais cela fait tout de même du monde — 5,5 millions de téléspectateurs chaque soir pour TF1 et France 2. Avec leurs 87 000 téléspectateurs le soir du lancement et les 10 000 – 20 000 aujourd’hui, Le Média fait pâle figure.

Ses fondateurs se donnent 2 ans pour totalement mettre en place la chaîne, la faire entrer dans le paysage audiovisuel. Il n’excluent pas de faire une demande de fréquence TNT mais les déboires actuels semblent remettre en question cette volonté d’expansion (voir cet article de Libération pour plus d’informations). Le côté porte-parole des idées de la France Insoumise n’est pas encore tout à fait assumé. Néanmoins, le fait d’être un média d’opposition fait par des militants affichant leur subjectivité est largement revendiqué. C’est sans doute là une avancée non-négligeable dans le monde médiatique mais c’est peut être aussi là ce qui est entrain de causer sa perte.

Le 20h s’est échappé de la télé, bonsoir à tous !

Ex-journaliste au Parisien, c’est la désormais ex-rédactrice en chef, Aude Rossigneux, qui présentait ce fameux 20h jusqu’au 19 février dernier, date à laquelle elle s’est fait renvoyée. Un bref égrainage, parfois sarcastique, de titres nationaux et internationaux, sans reportage meublent les 10 premières minutes de ce premier journal. Les 20 minutes suivantes sont utilisées pour des interviews, des reportages et des analyses de fonds. Tout cela a pour but d’essayer de s’affranchir de la platitude des faits et des évidences connues de tous.

Les 20h institutionnels sont dans un autre registre, si bien décrit par Pierre Bourdieu :

« Poussées par la concurrence pour les parts de marché, les télévisions recourent de plus en plus aux vieilles ficelles des journaux à sensation, donnant la première place, quand ce n’est pas toute la place aux faits divers ou aux nouvelles sportives » (1)

Sans transition…

Oui Pierre, la vacuité paroxystique est en effet atteinte quand les titres sportifs et culturels sont abordés. Chaque année, à chaque intempérie, chaque vacances, chaque fête de Noël ou du Nouvel An, l’abyssale vacuité du 20h éclate au grand jour. On voit alors râler car les inondations inondent, les tempêtes soufflent, les nuages ombragent et la neige glisse.

Et là, Daniel Schneidermann s’énerve :

« le JT de France 2 est squatté par plusieurs sujets d’importance : on vient d’apprendre que le détonateur de l’un des terroristes du Bataclan n’a pas fonctionné ; un accident de car s’est produit dans le Sud-Ouest, plusieurs collégiens sont blessés ; et surtout, surtout, les fleuves débordent. Et des fleuves qui débordent, ça mouille. Et quand ça mouille, on se déplace en barque, on hisse de télégéniques canapés sur de télégéniques parpaings avec un sang-froid télégénique, et on attend de voir si ça va déborder encore davantage. Ça, ce sont de vraies images. Des images qui vont occuper dix-sept minutes du journal télévisé. […]

Alors, éclate par comparaison la vacuité absolue du journal de France 2, et sa nature profonde de morne miroir des catastrophes et des fatalités. Inondations, accidents de la route, chômage même : cet exercice quotidien ramène tout au rang de fatalité météorologique. Fatalité au carré, même, puisqu’on semblait condamné à perpétuité à cette vision-là, la même en boucle de chaîne en chaîne. » (2)

Bonne soirée et à demain !

Les 6 et 7 février derniers, la neige a bloqué le nord du pays et mobilisé l’intelligence collective de l’ensemble des salles de rédaction : une nationale fermée et de beaux paysages enneigés ont monopolisé 80% d’un journal matin, midi et soir. Fatalité climatique jugée bien plus importante qu’un Irakien qui meurt à Bagdad, que des Yéménites qui se font bombarder depuis maintenant 3 ans ou qu’une crise financière qui guette. Une hiérarchie de l’information n’est pas neutre.

Pour Noam Chomsky, le travers de l’information télévisuelle se trouve dans l’obligation de concision : une phrase, un intervenant, un sujet, doit être concis, synthétique et schématique pour être télégénique : « La beauté de la concision est dans l’obligation de répéter une pensée simpliste, conforme, conventionnelle ». L’on voit ainsi aisément le simplisme naître de la volonté de concision. Concision qui, si non respectée, ferait sans doute fuir le téléspectateur. Là se trouve un paradoxe : plaire par le futile ou déplaire par le constructif. Les parts d’audience et les annonceurs semblent avoir choisi leur camp.

Ceci n’est pas un petit sujet. La télévision « a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques » (1).

La télévision, a écrit Arnheim, « sera un examen des plus rigoureux pour notre connaissance. Elle pourra enrichir nos esprits, comme elle pourra les rendre léthargiques » (3). Alors ? léthargique ou enrichi ?


  1. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber-Raisons d’agir, Paris, 1996.
  2. Pour en savoir plus, rendez-vous ici.
  3. Le Cinéma est un art, éditions de l’Arche, Paris, 1989.  [cité dans Le Monde Diplomatique : Les médias reflètent-ils la réalité du monde ?, Août 1999].

La rédaction

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