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Le Qatar, "Cuba" du Golfe ?

Les pays du Golfe n’en sont pas à leur première crise. Depuis le 5 juin 2017, le Qatar est devenu une nouvelle fois la persona non grata de ses voisins, les Emirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite en tête.

À cause de ses affinités avec les ennemis chiites iraniens et avec des mouvements considérés comme terroristes, le Qatar risque d’évoluer vers une politique autocentrée et de s’enfermer sur lui-même, à l’instar du Cuba de la guerre froide. 

Les pays du Golfe n’en sont pas à leur première crise. Depuis le 5 juin 2017, le Qatar est devenu une nouvelle fois persona non grata pour ses voisins, les Emirats Arabes Unis (EAU) et l’Arabie saoudite en tête. Le richissime émirat gazier est en effet accusé d’entretenir des liens trop étroits avec le puissant ennemi chiite iranien et de soutenir le mouvement Houthis, les Frères musulmans, Daech et Al-Qaïda.

Dans un contexte d’isolement économique et diplomatique, l’émirat pourrait se contraindre à adopter une politique similaire à celle de Cuba en période de guerre froide : autosuffisance économique, position de conflit vis à vis de ses voisins, renforcement des politiques autoritaires et soutien actifs aux guérillas ou mouvements séparatistes régionaux. Dans une région où les relations interétatiques sont complexes et parfois contradictoires, comment se présente l’avenir du Qatar dans un contexte de tensions croissantes ?

L’excuse iranienne

Officiellement les pays du Golfe reprochent à leur partenaire qatari leur trop forte proximité avec le puissant voisin chiite iranien. En effet, dans un contexte rappelant celui de la guerre froide entre les deux puissances régionales que sont l’Arabie Saoudite et l’Iran, les sujets de conflits sont nombreux. Le Yémen est plongé dans une guerre qui oppose le gouvernement reconnu par la communauté internationale à la rébellion Houthis, chiite, et soutenue par Téhéran. En Syrie, le régime de Bachar al-Assad appuie son voisin iranien tandis que Ryad joue un rôle majeur dans l’appui aux milices rebelles.

Néanmoins, la question de l’Iran parait secondaire dans cette crise. En effet, le Qatar partage un champ gazier avec son voisin chiite, ce qui l’oblige à entretenir des relations cordiales. Enfin, Oman et le Koweït sont également proches de leur partenaire iranien. L’excuse des proximités diplomatiques ne semble donc pas être le problème majeur de cette crise.

Rivalités diplomatiques

La nouvelle génération d’émirs dans la région, et en particulier ceux des EAU, sont majoritairement issus d’universités américaines. Leur « américanisation », confortée par la guerre au Yémen, a définitivement converti les chancelleries du Golfe dans l’interventionnisme militaire (achat massif d’armement, pressions militaires, interventions armées). Le Qatar, ce « parvenu » du Golfe, a toujours été regardé avec méfiance par ses voisins sunnites, à commencer par les EAU qui ont n’ont pas apprécié l’obtention par Doha des Mondiaux de football de 2022. Dubaï craint particulièrement une trop forte rivalité avec son voisin qatari sur la scène diplomatique.

L’Egypte est également proactive dans la crise actuelle. En effet, le Caire, proche allié de Riyad, souhaite tourner définitivement la page des printemps arabes. Ils avaient conduit au pouvoir les Frères musulmans, fer de lance de l’islam politique, mouvement considéré comme terroriste par l’Arabie Saoudite et les EAU. Le Qatar est un soutien majeur du mouvement frériste, notamment grâce à Al-Jazzera.

Guerre de leadership dans l’islam sunnite

Au-delà de simples tensions diplomatiques ou de politique intérieure, l’élément déclencheur réside dans l’opposition entre un islam religieux ou politique qui oppose les pays de la région. L’Islam politique trouve sa source dans la création du mouvement des Frères Musulmans en 1928 grâce à l’égyptien Hassan al-Banna. L’objectif de la confrérie frériste est de réformer les pouvoirs existants pour les rapprocher d’un « modèle islamique », tout en respectant les règles de participation au système politique en place.

A l’inverse, la famille salafiste (mouvement complexe et hétéroclite) regroupe des mouvements centrés sur un puritanisme religieux et social, tout en étant « désintéressé » par le pouvoir politique. Leur stratégie : l’islamisation des sociétés « par le bas ». Ils acceptent la présence d’un Etat à condition que celui-ci leur laisse leur autonomie d’action sur la sphère religieuse. A ce titre, l’influence de l’islam politique dans ces pays représente une menace pour les dynasties en place dans ces Etats, l’Arabie Saoudite. Les difficultés militaires de ce pays dans les crises irakiennes, syriennes et yéménites fragilisant déjà le pouvoir politique en place.

Vers un blocus permanent ?

Le 23 juin dernier, une liste de 13 conditions est adressée au Qatar pour sortir de la crise dans laquelle est exigée notamment une réduction des relations avec l’Iran, la fermeture de la base militaire turc, l’expulsion de « terroristes » du pays et la fermeture de la chaîne de TV Al-Jazeera, symbole du soft power qatari sous influence des Frères Musulmans. Doha, accusant ses voisins de vouloir le placer sous tutelle (comme cela a été fait au Bahreïn), a rejeté des demandes qui portent atteinte à sa souveraineté. Le Qatar s’est donc tourné vers les instances internationales pour régler ce litige. L’Organisation Mondiale du Commerce doit de fait se pencher sur la légalité du blocus.

Si la crise devait se poursuivre et que la situation économique du Qatar venait à se dégrader dramatiquement, il n’est pas impossible que le pays ne se transforme en pyromane de la région en tentant de déstabiliser ses voisins pour faire plier leur politique. Devenir le « Cuba du Golfe » lui permettra de survivre sur le long terme à son isolement. L’autre option, la plus probable, serait un rapprochement significatif avec son voisin iranien. Dans tous les cas, le résultat de ce blocus aura donc l’effet inverse de celui voulu par les EAU et l’Arabie Saoudite.

Pierre Portier

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