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Get Out : Portes d'entrée allégoriques

Un directeur fasciné par l’horreur avec l’expérience d’un humoriste bien rodé, un script vertigineux, un casting brillant, un budget assez modeste de 4,5 million de dollars et un tournage ancrée dans l’ère Obama, sont tous les ingrédients principaux de l’un des succès cinématographiques de l’année 2017 : le film Get Out. Sorti en salles américaines […]

Un directeur fasciné par l’horreur avec l’expérience d’un humoriste bien rodé, un script vertigineux, un casting brillant, un budget assez modeste de 4,5 million de dollars et un tournage ancrée dans l’ère Obama, sont tous les ingrédients principaux de l’un des succès cinématographiques de l’année 2017 : le film Get Out. Sorti en salles américaines au début de l’année, et début mai en France, le premier long-métrage de Jordan Peele accumule les encensements et les critiques élogieuses tandis que les revenus du film dépassent les 200 millions de dollars au box office international.

Plongée dans l’horreur du racisme ordinaire

L’intrigue du film débute par une situation digne de « Devine qui vient dîner ?« : Chris (interprété par l’acteur Daniel Kaluuya), un jeune homme noir photographe, va rencontrer pour la première fois la famille blanche de sa petite-amie Rose (jouée par Allison Williams) lors d’une invitation à passer le weekend chez eux. Cependant, Chris, entraînant dans sa chute le spectateur, va être rapidement plongé dans un univers tacitement hostile et progressivement menaçant qui atteint un paroxysme inattendu. Le tout, initialement employé à grossir les traits effroyables du racisme ordinaire, est ponctué de pauses humoristiques qui peuvent déconcerter, mais qui s’alignent artistiquement avec les scènes de montée de tension. Pour Jordan Peele, l’horreur et la comédie ont de nombreux points communs, comme le mouvement empathique cathartique en deux temps (montée et relâchement) que les deux genres suscitent chez le spectateur. L’alliance de ces genres découle également de l’alliance de l’expérience de Peele en tant que comédien et de sa fascination d’enfant pour l’horreur. Les yeux cinéphiles remarqueront d’ailleurs les tonalités inspirées de Rosemary’s Baby et de The Stepford Wives, deux films d’horreur de prédilection pour le réalisateur.

La portée des symboles

Au delà d’un genre à la croisée de l’horreur et du thriller utilisé métaphoriquement pour mettre en relief l’énormité du racisme ordinaire finement tissé à travers le film, la force du long métrage réside dans l’entrecroisement et le détournement des lectures symboliques qu’on y trace. Ainsi, la symbolique la plus frappante reconstruit l’espace-temps de la traite des esclaves des Etats du Sud des Etats-Unis. La maison de campagne des parents de Rose et ses alentours rappellent dangereusement les plantations sudistes du XIXe siècle ; le couple de domestiques, tous deux noirs américains, portent des uniformes évocateurs de cette époque. On peut également citer la vente aux enchères du corps de Chris au plus offrant des invités de la famille Armitage, scène centrale et point culminant d’une garden-party surjouée dans la cordialité qui dissimule à peine l’examen physique négrophile des attributs du jeune homme. Malgré son évidence graphique, cette symbolique historique s’entrelace aisément dans l’intrigue contemporaine du film et conduit à s’interroger sur la présence non reconnue ou l’absence partielle du débat sur le passé traumatique esclavagiste, aux origines du racisme ordinaire insidieusement enraciné dans la société américaine.

La classe moyenne blanche américaine en question

Une autre lecture centrale du film s’attaque à l’hypocrisie désagréable du libéralisme blanc (dans le sens américain du terme, ancré dans les luttes pour les libertés individuelles), et par conséquent, de la classe moyenne blanche américaine. La famille Armitage accueille Chris poliment pour le weekend mais un trouble certain s’installe dans le confort rassurant de la maison bourgeoise. Les insinuations orales, gestuelles et silencieuses des parents de Rose sur le couple inter-racial entonnent de nombreux préjugés toujours ancrés dans la mémoire collective blanche américaine, aussi libérale soit-elle. Le commentaire de Dean Armitage sur sa fidélité à Obama et son vote assuré pour un 3e mandat hypothétique du 44e président des Etats-Unis, montre son souhait d’apparaître progressiste et surtout non-raciste aux yeux de Chris. Ce même Dean Armitage va par la suite apparaître dans toute son horreur et son mépris du noir américain invité chez lui. Ainsi, le film dénonce la masse libérale blanche dont la surface lisse est bien-pensante, opposée au racisme et votant pour Obama ; qui, sous la croûte, s’accroche à un indéniable communautarisme blanc et perpétue des préjugés raciaux ancestraux.

Mettre à bas les clichés raciaux du cinéma

Le jeu de rôles des acteurs aborde également la question de la performativité de rôles prédéfinis sociétaux et fictionnels. Chris ne disparaît pas au bout du premier tiers du film (comme la plupart des personnages noirs dans les films d’horreur) et ne représente pas une menace pour sa petite amie Rose. Son rôle va à l’encontre totale du récit de danger et de menace habituellement associé au personnage de l’homme noir. Il n’est pas le prédateur à fuir mais la proie attrapée dans le piège, bien que d’autres personnages tentent de le réduire au prisme stéréotypé de l’homme noir menaçant et sauvage. Malgré cela, l’aboutissement final de l’intrigue souligne que Chris n’est pas dénué de toute possibilité de rectifier le cours de son sort fatal. Il possède un réel degré d’action qui l’aide à faire basculer son rôle de proie et le libère parallèlement des images dominantes liées à sa couleur de peau et à son genre. Cette performativité renversée concerne également Rose. La jeune femme en apparence douce et bien composée, est un véritable chasseur qui tire satisfaction à collecter les souvenirs de ses nombreuses proies, exhibés fièrement au dessus de son lit comme on peut l’observer dans une scène chargée de symbolisme qui précède le dénouement.

Hypnose, aveuglement, et conscience de la réalité

Une allégorie plus vaste s’articule autour de l’hypnose et des écrans de télévision et d’appareils photo. L’hypnose engloutit Chris dans les abysses de la Sunken Place, d’où il aperçoit le monde réel à travers une petite lucarne évocatrice de l’écran de télévision devant lequel il était incessamment scotché enfant. Une scène du film coupée au montage suggère aussi que Rose agirait contre son gré, hypnotisée depuis le lycée et serait l’appât contrôlé par ses parents. La centralité de l’hypnose dans l’intrigue peut être perçue comme une diatribe de la léthargie américaine collective sur les tensions raciales. Il y en a qui perçoivent le racisme les yeux grand ouverts, paralysés par son emprise, tel Chris, ou ceux qui y prennent part aveuglément comme Rose. Le flash d’appareil photo constitue le seul remède pour réveiller les personnages hypnotisés et les extraire de leur hébétude.

Rendez-vous dans les salles obscures pour continuer d’explorer le dédale allégorique du film Get Out.

Amal Amaskane

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