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Abstention : le malaise jeune

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, un jeune sur deux déclarerait ne pas avoir l’intention d’aller voter. C’est ce que révèle un sondage Ifop commandé par l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (ANCEJ).  Le soir du 22 avril 2012, 70% des 18-25 étaient allés voter au premier tour de l’élection présidentielle. […]

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, un jeune sur deux déclarerait ne pas avoir l’intention d’aller voter. C’est ce que révèle un sondage Ifop commandé par l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (ANCEJ)

Le soir du 22 avril 2012, 70% des 18-25 étaient allés voter au premier tour de l’élection présidentielle. 5 ans plus tard, seulement 52% des sondés prévoient de se déplacer pour le scrutin. Alors, l’abstention, premier parti chez les jeunes ? Sorb’On est allé à la rencontre de ces jeunes personnes qui ne veulent pas voter.

Entre distanciation, indignation et désillusion

Selon le même sondage, la raison première de cet abstentionnisme chez les 18-25 ans est l’absence des idées qui leur tiennent à cœur dans les programmes (pour 29% des sondés). Louis a 19 ans : il est étudiant et ce sont ses premières élections présidentielles. S’il n’avait jamais vraiment voulu voter auparavant, la campagne présidentielle 2017 l’a décidé : il ne votera pas. Il déplore entre autre l’absence de thèmes qui l’intéressent, notamment « la protection du patrimoine culturel et de la production artistique en France ainsi que la défense des langues et cultures régionales ». « Ce sont des thèmes peu abordés en politique, et je peux comprendre que le Français moyen s’intéresse davantage à l’économie ou la sécurité qu’à ceux-là, mais ce sont les seules idées qui me pousseraient à militer, voire à aller voter».

 

Parmi les raisons qui poussent à l’abstention, on trouve également la conviction que ces élection ne changeront rien ou peu de choses pour la société (25%), et pour la situation personnelle des votants (24%). Paul, 21 ans, est en année de césure, et il ne votera pas le 23 avril. Il affirme avoir toujours eu un œil sur la politique tout en sachant qu’il ne s’engagerait jamais. « Je vote pour les élections municipales car j’ai le sentiment qu’elles peuvent plus m’impacter directement ». Il déplore également le statut de « professionnel de la politique », où le ambitions électorales détrônent les bonnes intentions.

En effet, la sphère politique et les jeux qui s’y jouent ont contribué à l’aliénation de nombreux votants. La campagne présidentielle 2017 a été marquée par plusieurs affaires de détournements de fonds publics qui éclaboussent deux des « grands candidats ». Amaury est expatrié en Corée du Sud mais il ne fera pas les démarches pour obtenir une procuration. Déçu par la politique menée par le gouvernement socialiste, il a décidé de ne plus voter. Loin de se désintéresser de la politique, il dit s’engager de plus en plus et faire des recherches plus approfondies. Il exprime pourtant son dégoût de la sphère politique, surtout à cause des « rebondissements désolants de la campagne ». Il ajoute d’ailleurs : « En Corée du Sud, suite à plusieurs affaires et de grosses manifestations unies du peuple, la présidente a pu être destituée » (Park Geun-hye a été destituée suite à un important scandale de corruption, ndlr).

Un « non-vote » protestataire

Parmi les personnes que nous avons interrogées, beaucoup voient leur abstentionnisme comme une forme de protestation, contre la politique mais également contre notre système lui-même. Maurane, 22 ans, suit un Master 1 aux Beaux Arts de Bordeaux et elle décrit son choix de ne pas voter comme « un mélange de tout, un mélange de dégoût, de désintérêt, et d’une envie de protestation, mais qui passera par autre chose que le vote ». Elle se dit « dégoûtée par l’idée d’un Etat avec une seule personne en haut de la chaîne du pouvoir ». C’est un avis partagé par Louis, qui considère notre mode de suffrage comme désuet : « j’aimerais des votes beaucoup plus régionaux et un pouvoir de l’Etat beaucoup moins centralisé où la voix populaire serait souvent entendue grâce à des référendums.»

Aymeric, lui aussi, aimerait voir une démocratie où la voix des citoyens pourrait se faire entendre plus souvent, et non pas seulement au moment des élections. : « On en est réduit à voter pour des candidats, de temps en temps « oui ou non » alors que tous les jours on diffuse par différents biais des idées, on réagit sous forme de discussions ou même par pouce en l’air, cœur et emoji. Se limiter à un papier paraît de plus en plus ridicule.» Il aimerait lui aussi voir le système politique changer : « Tous les candidats ont des propositions séduisantes, mais cela ne se limite qu’à des promesses. Je me sentirai plus à l’aise de voter pour des idées (et non une personne) qui seraient discutées et applicables dans le respect des droits des Femmes et des Hommes.» Si il devait voter pour un candidat ? « Philippe Poutou. Parce que c’est nous. »

L’abstention, malgré les reproches

« Ne pas voter, c’est faire le jeu de l’extrême-droite. » Nombreux sont les abstentionnistes à avoir entendu ce genre de contre-argument, la menace du Front National comme punition de l’abstention. A cela, Maurane répond : «S’abstenir ce n’est pas voter pour le FN. Si jamais le FN est élu, ce sera à cause des gens qui ont fait le choix de voter Front National.» Même son de cloche chez Aymeric : « Je fais ce qui me semble être juste envers les personnes qui m’entourent. On m’offre le droit de m’abstenir une journée mais j’exprime mon mécontentement et agis tous les jours. » Une réponse qu’il réserve également à ceux qui lui affirment que les gens se sont battus pour avoir le droit de voter. Si voter est un droit, s’abstenir en est un aussi.

Louis refuse d’être blâmé pour la montée du Front National : « Si le FN est si haut aujourd’hui c’est que ça prouve une forme d’échec des autres partis. Si les gens s’abstiennent, c’est parce qu’aucun-e candidat-e n’est à la hauteur. Les plus à blâmer ce sont les politiciens et tout ceux qui ont fait qu’on en est arrivés là aujourd’hui. » Paul, lui, conclut : « Personne ne peut dicter à quelqu’un ce qu’il doit faire ou ne pas faire. De plus, je pense que l’on vote par conviction et pas pour barrer l’ascension d’un parti. Je ne vote pas car je ne suis pas convaincu. Si je l’étais, j’irais voter. »

La montée du « prafisme »

Parmi les causes qui peuvent expliquer l’abstentionnisme chez le jeune, on trouve, à l’opposé de l’abstentionnisme clairement politisé, le fameux « prafisme ». Ce terme, inventé par Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut de sondages Ipsos et auteur du livre Plus rien à faire, Plus rien à foutre, désigne les personnes qui n’en ont « plus rien à faire / à foutre » de la politique. On ne dispose pas encore de données assez fiables pour estimer la part des prafistes chez les 18-25 ans, mais Brice Teinturier évalue les prafistes comme composant près de 30% de la population française. Cette attitude désenchantée face à la politique « ne se réduit pas à la défiance et ne se manifeste pas toujours par de la colère. Elle est même souvent silencieuse et presque invisible. » De là, la décision des jeunes prafistes de se tourner vers l’abstention se fait aisément, un abattement représentatif de la crise apparente de notre démocratie.

Et le vote blanc dans tout ça ?

 

L’étude révèle également les raisons qui pourraient pousser ces jeunes abstentionnistes à voter : présence des idées dans les programmes, renouvellement de la classe politique, avec des candidat-e-s plus jeunes, facilitation de l’accès aux programmes et prise en compte du vote blanc. Car en effet, si beaucoup votent blanc en signe de contestation, de nombreux abstentionnistes estiment que celui-ci n’a que peu de valeur. En 2014, une loi a été votée permettant une certaine reconnaissance du vote blanc. Elle stipule notamment : « Les bulletins blancs sont décomptés séparément et annexés au procès-verbal. Ils n’entrent pas en compte pour la détermination des suffrages exprimés, mais il en est fait spécialement mention dans les résultats des scrutins. » En d’autres termes, le vote blanc est certes comptabilisé, mais il ne compte pas : si dans une élection, le vote blanc remporte 70% des suffrages, un candidat qui remporterait les 30% restants serait tout de même élu. La pris en compte actuelle du vote blanc n’est donc que symbolique, à des années lumière d’exprimer le choix souvent contestataire des abstentionnistes.

 

Marie Fiachetti

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