On’

Les espaces de coworking vont-ils tuer notre créativité ?

Ça ressemble à un loft new-yorkais avec cuisine, meubles en bois clair et ficus et ça a parfois pour référence les cafés parisiens du XXe siècle comme ceux de Saint-Germain-des-Prés, en promettant la même émulsion intellectuelle et créative. Les espaces de coworking sont de plus en plus nombreux et leur fréquentation est en augmentation ; au détriment de notre créativité ?

C’est souvent à leur grande baie vitrée que l’on reconnaît les espaces de coworking. Ouverts sur l’extérieur, épurés mais chaleureux, ces lieux offrent une alternative séduisante aux appartements étriqués ou aux bureaux moroses.

Les espaces de coworking sont d’abord le fruit d’un constat : le nombre de travailleurs indépendants est en constante augmentation et les modalités du travail changent. Les traditionnels bureaux sont délaissés et d’autres lieux doivent assurer le rôle de liant social dont ces travailleurs ont besoin. Les espaces de coworking proposent à ces nouveaux acteurs de partager un espace physique de travail et de mutualiser un lieu et les outils à leur disposition, moyennant rétribution. Certaines entreprises favorisent même cette forme de travail pour des raisons d’économie, de flexibilité, mais aussi pour dynamiser la créativité de leurs employés à travers les contacts et les rencontres.

Oui, mais voilà, en y regardant de plus près on retrouve dans la majorité de ces espaces exactement les mêmes composantes : des meubles clairs et design, des tableaux à la typographie esthétique portant les mêmes citations stimulantes jusqu’aux ficus posés ça et là. Le tout donne l’impression d’évoluer dans l’univers moderne et décontracté popularisé par Ikea, Pinterest et Instagram. Les espaces de coworking seraient-ils en train de créer une société uniformisée où vie personnelle et vie professionnelle se confondent en un ensemble exigeant toujours plus de performance ?

Entre uniformité et consommation

Né à San Francisco en 2005, le phénomène des espaces de coworking s’est rapidement étendu. D’abord gérés principalement par des indépendants, les premiers lieux ont vite été concurrencés par de nouveaux acteurs privés créant des chaînes d’espaces de travail partagés, reprenant les codes ayant déjà fait leurs preuves. Pas étonnant alors de retrouver partout les mêmes atmosphères. Même s’il est vrai que les traditionnels bureaux ne sont pas des modèles d’originalité, ils ont au moins l’avantage d’être assez neutres et donc de pouvoir être agrémentés d’objets personnels. Tout le contraire de ces nouveaux lieux où l’ambiance est déjà posée et donc imposée ; ce qui ne provoquerait pas de gêne s’ils étaient tous différents.

À ce manque de diversité s’ajoutent d’autres problématiques : l’incitation à la consommation et la course au divertissement du client. Les tarifs pratiqués varient, mais tournent autour de 20€ la journée et 300-400€ le mois. À l’heure, on se retrouve autour des 4€. Dans certains lieux les stylos se négocient à 50 centimes d’euros, et l’on vend aussi des carnets, magazines, boîtes à thé ou livres de développement personnel à côté des traditionnels cafés et gâteaux. Tout dépend bien sûr des prestations proposées, et dans ce domaine les espaces de coworking se mènent une concurrence rude. Des espaces détente avec hamac à la traditionnelle consommation à volonté de cookies et autres friandises, en passant par les entraînements de foot ou cours de yoga, ces nouveaux lieux vont toujours plus loin pour attirer les travailleurs sans bureau fixe. Entre une amélioration des conditions de travail et la recherche frénétique de distractions, il n’y a qu’un pas. À l’image des bureaux Google où l’on peut amener son animal de compagnie et manger à volonté, les espaces de coworking peuvent aussi être accusés de participer à l’infantilisation de leurs travailleurs et à une perte de repères quant à la séparation entre leur vie personnelle et professionnelle.

Une nouvelle tendance de fond

Ce constat est bien sûr à nuancer. De nombreux espaces de coworking sont tout à fait originaux tant dans leur démarche que dans leur ambiance. L’émergence de nouvelles structures où travailler peut-être très bénéfique à condition que l’on réfléchisse aux implications potentielles qu’elles ont. Le Coworkcrèche par exemple, situé dans le 11e arrondissement de Paris, permet aux jeunes parents de venir travailler avec leur bébé de moins d’un an. Une solution souple qui peut convenir à bon nombre de personnes, mais qui ne doit néanmoins pas admettre de recul sur les congés maternité et paternité, ni sur la question du nombre insuffisant de crèches en France. En bref, ces nouveaux espaces ne doivent pas pouvoir ronger nos droits en matière de travail.

Une grande partie des espaces de coworking marque également une différence entre les travailleurs nomades, qui ne sont pas fixes, et ceux qui décident de rester sur une plus longue période. Pour ceux-là, les espaces de coworking permettent des rencontres plus approfondies avec des travailleurs dans des domaines variés même si le dialogue reste parfois difficile. « J’essaie d’organiser des dîners, de créer des rencontres moins formelles pour que les gens se parlent. Ça dépend vraiment des groupes mais il faut parfois un peu aider les gens à se parler », confie Loane, qui travaille au Coworkshop. D’autres espaces se spécialisent également dans l’accompagnement de startups à l’image de NUMA, qui propose également un espace de coworking en libre accès. En organisant également des conférences autour de l’innovation et un accompagnement spécialisé, certains espaces affirment plus particulièrement leur image d’incubateur à startups.

Quoi qu’il en soit, la création d’espaces de coworking spécialisés et payants doit mener à une réflexion sur nos nouveaux modes de travail et de fait, sur l’évolution de nos modes de vie. Si notre créativité dépend largement de plus de facteurs que notre environnement direct et quotidien, son influence n’est pas nulle. On peut craindre de l’uniformisation des lieux par exemple qu’elle réduise à néant la diversité sociale de leur fréquentation, et ainsi qu’elle restreigne nos capacités à penser différemment.

Marie Maheux

Ajouter un commentaire

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.
Logo On'

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please check your username/hashtag.