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Que comprendre des origines politiques du Président turc ?

Recep Tayyip Erdogan est partout : il crée la polémique en Allemagne, se place en première ligne des négociations sur l’avenir de la Syrie et inquiète surtout par le virage autoritaire qu’il fait prendre à son pays. À la veille du référendum en Turquie pour un régime hyper présidentiel, un regard sur son parcours et […]

Recep Tayyip Erdogan est partout : il crée la polémique en Allemagne, se place en première ligne des négociations sur l’avenir de la Syrie et inquiète surtout par le virage autoritaire qu’il fait prendre à son pays. À la veille du référendum en Turquie pour un régime hyper présidentiel, un regard sur son parcours et ses influences politiques s’impose.

 

Les propos presque « trumpistes » de Recep Tayyip Erdogan sur l’Allemagne ont marqué l’actualité des deux dernières semaines. Le président turc a qualifié les pratiques allemandes de « nazies » après l’annulation des meetings prévus auprès de la diaspora turque. Erdogan ne peut, à peine un mois avant le referendum constitutionnel, se passer de cet électorat. La victoire semble moins facile que le laissaient présager les réactions au lendemain du coup d’État manqué de juillet 2016. En effet, depuis cet évènement, la communauté internationale est alertée par la dérive autoritaire en Turquie : larges purges contre le mouvement Gülen – allié d’hier du régime -, instauration de l’état d’urgence, contrôle poussé des médias, puis annonce du référendum pour un régime hyper présidentiel. Le journal turc ABC, proche du mouvement kémaliste, parle d’un « islamofascisme » en cas de victoire d’Erdogan. Le virage pris par ce dernier est étonnant : jeune Premier ministre modéré en 2002, favorable à l’intégration de la Turquie à l’UE ; l’homme construit actuellement une véritable « démocrature » tout en favorisant un regain de l’islam politique. Cette évolution ne peut s’expliquer sans une connaissance des racines de son parti, l’AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi : parti de la justice et du développement), et des différentes influences qui structurent la vie politique turque.

Les premiers engagements politiques d’Erdogan

Erdogan, diplômé d’une école Imam hatip, commence sa carrière politique en 1976 en adhérant aux jeunesses du Parti de l’Ordre de Necmettin Erbakan. Ce dernier fut Premier ministre de Turquie en 1990, défendant une politique anti-européenne et tournée vers les pays musulmans. En 1997, il est contraint de démissionner de ses fonctions et de dissoudre son parti pour « violation de la clause constitutionnelle de séparation de la religion et de l’État ». À cette occasion, Erbakan et Erdogan, alors maire d’Istanbul, sont tous deux emprisonnés pour « incitation à la haine et à l’hostilité religieuse ».

Les deux hommes ont comme autre point commun l’appartenance à une confrérie islamiste très puissante en Turquie : l’ordre des Naksibendi, fondé au XIVe siècle. En 1925 son leader, le Seyh Said, organise une révolte armée contre Mustafa Kemal. L’ordre est interdit par la République turque, mais maintient une certaine influence politique et sociale. Sa branche vedette détient plusieurs médias, banques et réseaux d’influence. Sa ligne de conduite fut de lutter contre l’establishment kémaliste par la prospérité économique, ligne suivie avec un succès certain. L’ordre est porté par plusieurs grandes familles et politiciens turcs, qu’il aide en retour à enrichir. La libéralisation progressive de la vie politique amène au pouvoir un de ses membres les plus importants dans les années 80 : Turgut Ozal.

Ce dernier continue de libéraliser la vie politique, autorisant de cette façon la formation de partis islamiques. Il a également permis et automatisé le financement par les banques islamiques de cet ordre des Naksibendis, lui redonnant une base financière et un pouvoir considérables. L’ordre défend aujourd’hui cette vision néolibérale et ce rapport particulier entre islam et argent. L’islam doit être compatible avec la recherche du profit et l’esprit d’entreprise ; le conservatisme religieux va de pair avec un certain capitalisme, favorisé par une entraide au sein du réseau musulman. La classe moyenne, mais surtout les grands entrepreneurs bénéficient de cette approche. Surnommés les « Tigres Anatoliens », ils constituent les membres de cette confrérie et sont des électeurs et des soutiens pour l’AKP actuel.

Le poids du mouvement Gülen

Parallèlement, le parti d’Erdogan a également bénéficié du soutien actif du mouvement Gülen. Regroupé derrière l’intellectuel Fethullah Gülen, il appartient à une autre branche, plus lointaine, des Naksibendi : la branche Nursi. Elle est l’héritière de la pensée de Said Nursi, ex leader de l’ordre des Naksibendi, mais ayant développé une idéologie un peu différente durant la première moitié du XXe siècle : une vision qui entend mêler Islam, science et modernité. Fetullah Gülen reprend cette ligne. Ces idéaux de société sont affirmés, il est contre la Charia et pro-démocratique.

Le mouvement Gülen est à la tête d’un réseau international de plus de 200 écoles et universités à travers le monde, plus particulièrement présent en Turquie et dans les républiques turcophones (l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Kirghizstan). L’enseignement y est prodigué en anglais. Le Mouvement détient aussi de nombreux médias et banques. Enfin, il ne se revendique d’aucune affiliation politique. Cela ne l’a pas empêché de participer activement à la victoire politique de l’AKP et d’Erdogan en 2002, qui se présentait alors sous le nom de musulman-démocrate (en référence aux chrétiens- démocrate européens).

L’opposition entre Erdogan et le mouvement Gülen : conflit au sommet de l’État

Le mouvement Gülen a acquis une telle importance sous l’AKP, qu’il constituait un centre de pouvoir non élu majeur au sein de l’administration. Détenant une part des universités, le mouvement formait les futures élites qui continuaient à le servir une fois placées. Devenu très puissant, il fut bientôt considéré comme un danger par le président Erdogan qui a tenté de réduire l’influence de cette « structure parallèle ». L’AKP abolit subitement les « dershanes » , ces écoles préparatoires du mouvement Gülen qui constituent l’une de leurs principales sources de financement. Mais la grande campagne anticorruption officielle lancée en 2013 signe véritablement la fracture entre le mouvement et le parti au pouvoir. Elle a comme cible claire les membres du mouvement Gülen et le réseau qu’ils forment au sein de l’administration. « L’épuration » de l’administration turque à l’été 2016 marque l’étape finale de ce retournement de situation.

En s’opposant désormais au mouvement international Gülen, Erdogan marque d’une autre façon encore le virage conservateur général qu’il fait prendre à la Turquie. Son anti-européanisme grandissant, le renforcement de ses liens dans les pays musulmans et récemment son rôle au côté de la Russie et de l’Iran dans le règlement de la crise syrienne, sont autant de signes de l’ouverture d’une nouvelle page politique turque, à l’échelle nationale comme internationale. Plus que la laïcité du pays, remise en cause depuis les années 1950 par ce vaste mouvement de réislamisation que nous avons décrit, c’est aujourd’hui la valeur démocratique elle-même qui est menacée. Pour paraphraser un titre récent du journal le Monde : Erdogan, un retour du Sultanat ?

Article rédigé par Morgane Gonon

La rédaction

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