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Manon Paulic : dans les "coulisses du monde"

[Ce texte a été rédigé par un contributeur non-adhérent n’appartenant pas à la rédaction de Sorb’on. Pour plus d’informations sur le fonctionnement de Sorb’on et le statut de contributeur, rendez-vous ici]

À tout juste 26 ans, Manon Paulic, reporter au 1, incarne la virulence d’une nouvelle génération de journalistes qui défie l’ombre planant sur la profession.

À l’heure où l’on parle de « crise du journalisme », il est tentant de revivifier le mythe du reporter aguerri, bravant les dangers de quelque contrée reculée ou insolite avec pour seule arme son objectif et sa confiance inébranlable dans la liberté d’expression. Manon Paulic ne s’est pas embarrassée de légendes ou de sombres prédictions. Une vocation se reconnaît à son caractère d’évidence. Stagiaire à Libération à treize ans déjà, étudiante bilingue férue de culture anglo-saxonne, ambulancière pendant un temps, reporter au Chili et enfin journaliste au 1, elle n’a jamais pu douter de sa voie. Et pour cause : elle n’a guère eu le temps de souffler entre les stages, les études entre Paris et New-York, les boulots annexes et les reportages à l’étranger. « Je n’en faisais vraiment qu’à ma tête», sourit-elle.

Reporter entêtée

Ses yeux pétillent quand elle évoque la meilleure école de journalisme qui soit : son expérience de six mois au Chili, où elle est partie « sur un coup de tête ». Malgré un niveau d’espagnol insuffisant, elle se lance, appelle le rédacteur en chef d’un journal local qui se montre réticent, insiste, rappelle, jusqu’à ce qu’il cède, de toute évidence impressionné par la détermination farouche de la jeune Française. Une expérience qui l’emmène aux premières loges, auprès du président de l’époque, Piñera, sur l’Isla Negra où l’on déterrait le corps de Pablo Neruda pour réaliser une autopsie tardive, ou encore à un petit-déjeuner informel dans la maison de Salvador Allende. Être reporter, c’est assister aux « coulisses du monde », s’enthousiasme-t-elle.

Une éthique du regard

Depuis que l’aventure du 1 s’est lancée en 2014, la journaliste est basée à Paris et se déplace à l’étranger selon les besoins de ses reportages. Le rythme effréné de ses voyages alterne avec des périodes plus sédentaires dans la capitale. Ses déplacements sont d’autant plus nombreux qu’en dehors de ses fondateurs, elle est la seule reporter salariée à temps plein au 1. L’hebdomadaire préfère la spécialisation à la généralité, et fait appel à des regards pointus provenant d’économistes, d’anthropologues, de philosophes et d’écrivains en tous genres.

« Un sujet d’actualité, plusieurs regards » : le slogan du 1 n’est pas vide de sens à la rédaction non plus. « Au 1, ce qui est génial et que je n’ai pas trop retrouvé ailleurs, c’est qu’on met en pratique, dans notre équipe, ce qu’on promeut dans le journalisme : ils sont très à l’écoute de ce qu’on pense. » Chaque lundi, la conférence de rédaction réunit toute l’équipe, des graphistes aux commerciaux et aux responsables du développement.

« Chaque regard compte autant qu’un autre » ; et le sien est particulièrement vif, confiant aussi, parce que ses moteurs essentiels – le voyage, les rencontres, l’écriture – carburent toujours avec la même énergie, inépuisable. Elle a un sourire enjoué qui vainc le doute et l’hésitation, et c’est très contagieux.

Manon Paulic lors de l’interview. Crédit photo : Sophie Kloetzli

La crise, une urgence formatrice

Alors quand on lui parle de malheur, elle commence par rire. Une « crise » du journalisme ? Même en étant « les mains dans le cambouis », difficile à dire. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’on est à un « tournant majeur », et qu’il faut se réinventer.

« Le 1 est enfin une proposition originale, qui en plus s’adapte au lecteur : il n’a plus le temps de lire donc on a fait quelque chose de réduit ; il en a marre d’être pollué donc on a enlevé les pubs ; il ne croit plus en l’objectivité des journalistes, donc on n’a pas de pubs, on n’est pas biaisés. » Le 1 est une application directe de la sélection naturelle, dont le dilemme est d’une simplicité enfantine : s’adapter ou mourir.

C’est surtout un vertige qu’il faut vaincre : « sur internet, ça défile, ça défile, on est noyés… L’information journalistique passe un peu à la trappe. » L’antidote de ce vertige ? Un journalisme qualitatif, qui privilégie le temps de l’analyse au tourbillon des scoops. Surnommé « l’objet » à la rédaction, la qualité de l’hebdo se mesure à celle de son papier et de la recherche graphique mettant à l’honneur de nombreux illustrateurs. Autant de raisons qui nous dissuadent de le jeter et qui justifient la nature de son support. « Pour rester sur le papier, il faut qu’il y ait une raison. Parce qu’aujourd’hui, en vérité, on n’en a plus besoin. » Le projet du 1 ne saurait être plus cohérent avec sa forme, dont l’unique feuillet rappelle l’unicité de la thématique hebdomadaire.

Manon Paulic s’est avancée plus loin encore dans la voie de la pérennisation. En 2015, elle publie La France qui gueule (éd. Milan et demi) un beau-livre qui retrace l’histoire de la France sous l’angle de la révolte populaire, regroupant grèves, manifs, port de la minijupe, combats des femmes, etc. Pour écrire 800 signes pour des dates aussi monumentales que la prise de la Bastille, il fallait la précision acérée d’une plume journalistique. Entre un reportage limité dans le temps et une publication en maison d’édition, il n’y a qu’un pas. C’est celui qu’a franchi Le 1 en publiant des recueils de reportages sur un même thème (Qui est Daech ?, Pourquoi les migrants ?, coédition Le 1 / Philippe Rey).

« Il y a une crise mais c’est aussi génial parce que ça force ce monde-là tout entier à se donner un coup de pied aux fesses et à inventer des choses », conclut-elle. On ne saurait mieux définir l’efficacité d’un travail effectué dans l’urgence.

En 5 dates

  • 2012 Diplômée de la Sorbonne-Nouvelle
  • 2012 Journaliste à New York
  • 2013 Reporter au Santiago Times, au Chili
  • 2014 Fondation du 1, qu’elle rejoint
  • 2015 La France qui gueule (éd. Milan et demi)

Article rédigé par Sophie Kloetzli

La rédaction

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