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Bachar el-Assad, l'outsider qui a réussi à s'imposer

Alors qu’il n’était pas destiné à une carrière politique, Bachar el-Assad s’est imposé comme un acteur incontournable sur la scène internationale.

Près de six ans après le début de la guerre civile en Syrie et 300 000 morts, le président syrien Bachar el-Assad est toujours au pouvoir, alors que les peuples égyptien et tunisien avaient eu raison en quelques mois de Hosni Moubarak et Zine el-Abidine Ben Ali.

Comment cet ophtalmologue de formation, loin d’être destiné à une carrière politique, parvient-il à se maintenir au pouvoir depuis seize ans en Syrie et à se positionner aujourd’hui comme un acteur incontournable sur la scène internationale ?

L’actuel président syrien est l’héritier d’une dictature solide mise en place par son père, Hafez el-Assad, et dont le pouvoir est concentré entre les mains de la minorité alaouite. Malgré l’image de réformateur qu’il essayait de promouvoir, il a poursuivi la politique autoritaire paternelle tout en ouvrant son pays à l’économie de marché. Depuis 2011, afin d’écraser ses opposants, il a réussi le tour de force de confessionnaliser le conflit et de s’affirmer sur la scène internationale comme la seule alternative face à la menace représentée par l’État islamique.

L’héritier improbable du régime autoritaire de son père, aboutissement de l’ascension de la minorité alaouite du pays

L’indépendance de la Syrie, alors sous domination française, le 17 avril 1946, a ouvert la voie à une longue période d’instabilité institutionnelle et politique. En effet, le pays était profondément divisé entre l’oligarchie des grands propriétaires terriens, majoritairement sunnites, les masses paupérisées, et une classe moyenne montante qui contestait les élites. Le parti Baath, mouvement nationaliste et socialiste créé en 1941 par Michel Aflak et Salahedine Bitar, a alors fédéré une partie de cette petite-bourgeoisie, et en particulier des officiers de l’armée issus de la communauté alaouite. Les baathistes sont entrés au gouvernement, permettant entre autre l’établissement de la République arabe unie de 1958 à 1961, et ont pris le pouvoir par la force en 1963.

Le meilleur symbole de l’ascension de la minorité alaouite, qui représente 10% de la population syrienne, est sans doute Hafez el-Assad, né en 1930 dans une famille modeste près de Lattaquieh. Actif politiquement dès son plus jeune âge, il a rejoint le parti Baath, désireux de renverser une bourgeoisie sunnite qui opprimait la minorité alaouite. Officier dans l’armée de l’air, il a été promu général en 1965, puis ministre de la défense en 1966. Après un coup d’État, il est devenu le seul maître à bord en 1970, et a alors mis en place un régime autoritaire basé sur une forte personnalisation du pouvoir.

Le régime de Hafez el-Assad a résisté à deux violentes secousses : l’insurrection des Frères musulmans, violemment réprimée à Hama en 1982, et une tentative de Putsch en 1984. La pérennité du système s’explique par l’omniprésence de l’appareil répressif et des services de renseignement, les Moukhabarat, ainsi que de la présence d’un clientélisme important auprès de la minorité alaouite. En effet, Fabrice Balanche, directeur du groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, explique cette extraordinaire ténacité du régime par la ‘Asabiya au pouvoir, c’est-à-dire un groupe de solidarité à effet politique ou économique qui repose dans ce cas-là sur l’appartenance à la minorité alaouite. l’État syrien a bâti et entretenu cette ‘Asabiya en finançant des programmes de développement à destination des alaouites.

C’était Bassel el-Assad, fils aîné de Hafez et chef de la garde présidentielle, qui était destiné à la succession de son père, mais son décès en 1994 a obligé Hafez à faire de son héritier son second fils, Bachar, un simple étudiant en médecine. A la mort de son père en 2001, son accession au pouvoir représentait un saut dans l’inconnu. Ce jeune homme, décrit par le sénateur Philippe Marini lors d’un voyage en Syrie comme timide et empoté dans ses gestes, a étudié à l’étranger et sa compagne est syro-britannique. Il offrait l’image d’un président « occidentalisé » et suscitait aux yeux du monde entier l’espoir d’une libéralisation du régime, mais son manque d’expérience politique laissait planer des doutes quant à sa capacité à s’imposer face à la vielle garde du parti Baath.

Entre 2000 et 2011 : Entre poursuite de la politique de Hafez el-Assad et libéralisation du régime

Bachar el-Assad s’est effectivement affiché à ses débuts comme un réformateur, tant sur le plan politique que sur le plan économique. Sa politique, qui reste autoritaire, vise à dissoudre les conflits sociaux en mettant l’accent sur le développement du pays. Il a ainsi ouvert l’économie de son pays au capitalisme, permettant l’émergence et la fidélisation au régime d’une bourgeoisie d’affaires très aisée. Lors de son premier septennat, il a libéré des prisonniers politiques, nommé des figures modernistes au sein des médias gouvernementaux, et des personnalités non-baathistes au gouvernement. Il s’est aussi rapproché des oulémas sunnites, les autorisant par exemple à étendre leurs réseaux d’éducation.

Son discours réformateur lui a d’abord attiré les sympathies de l’Occident, d’autant plus qu’il représentait à l’époque un allié précieux dans la guerre contre le terrorisme. Mais son opposition à l’intervention américaine en Irak en 2003 et l’assassinat en 2005 du premier ministre libanais Rafik Hariri, ami intime de Jacques Chirac, ont entraîné le retrait des troupes syriennes du Liban et l’ont isolé sur la scène internationale. L’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République française en 2007 a cependant changé la donne et, à la veille de la guerre civile, Bachar el-Assad était redevenu un personnage fréquentable.

La politique du dirigeant syrien n’a cependant pas effacé les clivages et ressentiments confessionnels. Le politologue François Burgat, dans son ouvrage Pas de printemps pour la Syrie, affirme ainsi que c’est le ciment autoritariste du régime qui maintenait la coexistence des différentes communautés. D’autre part, la libéralisation de l’économie n’a profité qu’à une minorité de la population, tant alaouite que sunnite, et n’a pas permis une élévation sensible du niveau de vie des classes moyennes : le régime demeure autoritaire, d’où la révolte d’une partie de la population à partir du printemps 2011.

La crise syrienne depuis 2011 : Bachar el-Assad confessionnalise le conflit et se promeut comme le rempart contre le terrorisme sur la scène internationale

Selon François Burgat, Bachar el-Assad n’a pas hésité à se présenter aux yeux du peuple syrien comme le défenseur d’une Syrie unie face à des ennemis extérieurs qui essaieraient de la diviser. Il pointe ainsi du doigt une opposition islamiste qui lui serait envoyée, en guise de punition, par l’Occident impérialiste. Derrière ce discours rassembleur, le président syrien parvient à confessionnaliser et à dépolitiser le conflit en présentant l’opposition comme une invasion sunnite, et en se présentant comme le défenseur de minorités. De fait, une grande majorité des minorités alaouite et chrétienne se sont ralliées à sa cause et les druzes ont adopté une position de neutralité à son égard, plus occupés à affirmer leur mainmise sur leur territoire. Il peut aussi compter sur l’absence d’unité de l’opposition syrienne.

Le régime syrien a aussi habilement exploité la complexité de son environnement régional et international. Bachar el-Assad a très vite été lâché par ses alliés occidentaux, persuadés qu’il tomberait rapidement, et s’est donc tourné vers ses soutiens traditionnels : la Russie, à laquelle Damas promet la pérennité de sa présence militaire dans le port de Tartous, le Hezbollah libanais et l’Iran auprès desquels Assad joue la carte de la résistance face à l’État Hébreu. Dans le monde arabe, il s’allie aussi le soutien des régimes dictatoriaux soucieux de ne pas être renversés comme le Maroc ou la Jordanie et réussit à obtenir la neutralité des mouvements de gauche, prudents vis-à-vis de la rébellion syrienne.

Le régime syrien a cependant failli s’effondrer en septembre 2013, lorsque Barack Obama, David Cameron et François Hollande ont renoncé au dernier moment à intervenir suite à l’utilisation d’armes chimiques par Bachar el-Assad contre son propre peuple. Mais la proclamation du califat de l’État islamique en Irak et au Levant le 29 Juin 2014, les divers attentats qui ont frappé l’Europe depuis, et la crise des migrants, ont poussé les dirigeants occidentaux à se rapprocher une nouvelle fois du dirigeant syrien, qui se positionne comme la seule alternative à Daesh. La menace islamiste a été attisée par Bachar el-Assad qui a libéré des prisonniers djihadistes dès le début du conflit, ou privilégie l’attaque de territoires aux mains de l’opposition au lieu de zones occupées les djihadistes.

La reprise sanglante de la ville d’Alep par le régime syrien en décembre 2016 n’a pas donné lieu à de réelles protestations, preuve que Bachar el-Assad, particulièrement isolé au début du conflit, est parvenu à s’imposer comme un personnage avec lequel on doit parlementer. Les désaccords persistent cependant à Genève, où se tiennent actuellement des négociations sur l’avenir de la Syrie entre les soutiens et les opposants au régime, mais Ankara, vif adversaire du dirigeant syrien, a déclaré qu’un retrait de Bachar el-Assad du pouvoir n’était pas « réaliste ».

Alexandre Marchal-Perrin

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