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Doit-on craindre les fusions des universités ?

Les projets de fusion d’universités fleurissent, dont plusieurs à Paris. Quels impacts ces projets auront-ils sur les étudiants et leur cadre d’étude ?

Le terme phare de ce début d’année 2017 dans les facs est « fusion ». En effet, des projets de « Nouvelles Universités » ont été lancés par les administrations de la Sorbonne et de l’UPMC, ainsi que celles de la Sorbonne Nouvelle, de Descartes et Diderot.
Ces projets ont suscité de nombreuses réactions. La première d’entre elles est l’inquiétude, pour deux principales raisons. La première tient à l’opacité du processus de décision et la seconde au flou total qui entoure ces projets. Où va-t-on ? « Vers l’excellence ! », selon les partisans des fusions, vision contestée par leurs opposants. Décryptage de la situation.

Où en sommes-nous ?

Étant donné la difficulté du sujet et l’impossibilité d’être totalement exhaustif, nous allons nous concentrer sur Paris 3 et Paris 4. Deux projets les concernent directement : le projet « Sorbonne-Université » qui réunirait Paris-Sorbonne (Paris 4) et l’Université Pierre et Marie Curie (Paris 6) et le projet « Sorbonne Paris Cité » qui réunirait la Sorbonne Nouvelle (Paris 3), l’université Paris Descartes (Paris 5), l’université Paris Diderot (Paris 7) ainsi que l’université Paris XIII (Villetaneuse).

La feuille de route du projet « Sorbonne-Université » prévoit la fondation d’une université qui compterait près de 55 000 étudiants, tandis que « Sorbonne Paris Cité » serait, elle, une méga-université devant assumer la formation de 85 000 à 90 000 étudiants.

Actuellement, la fusion a été votée par les conseils d’administration (CA) de Paris 3 et Paris 4. Deux exemples permettent de comprendre la colère de certains étudiants et d’une partie du personnel des universités, en particulier des équipes pédagogiques.
Le 16 décembre dernier à Paris 3 a été votée par le CA une « feuille de route » initiant la formation d’une « nouvelle université ». Or le Conseil Académique, qui réunit la Commission de la Recherche et celle de la Formation et de la vie Universitaire, s’est déclaré opposé au projet à 75 % des voix. Rappelons également qu’à Paris 3, lors des dernières élections étudiantes, des listes anti-fusion sont arrivées en tête. Il en va de même à Paris 4, où la fusion a été votée en conseil d’administration le 20 janvier dans des conditions similaires, alors que des étudiants (issus notamment de l’AGEPS) protestaient en marge de celui-ci.

La protestation étudiante est d’ailleurs depuis longtemps manifeste. Les actuels présidents de Paris 3 comme de Paris 4 avaient garanti lors de leurs élections qu’ils n’enclencheraient pas le processus de fusion. Depuis lors, des pétitions, des tentatives de blocage des CA et d’autres actions ont tenté de ralentir le processus face à l’indifférence des instances dirigeantes. Des motions contre la fusion ont été présentées deux fois au CA par le Conseil Académique. De même, depuis qu’ils ont pris connaissance du projet de fusion dans un article du Monde en 2015, des étudiants de Paris 4 n’ont cessé de se mobiliser contre la fusion. Il s’en est fallu de peu qu’une liste anti-fusion remporte la présidence de l’université Paris 4. Les quelques groupes de travail et de consultation lancés n’ont pas réussi à apaiser les tensions.

Comment en est-on arrivé là ?

Dans la continuité des premiers regroupements d’universités décidés en 2006 (les PRES) et de la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités ou LRU en 2007, il n’est pas étonnant que les processus de fusion soient aujourd’hui fortement contestés par une partie des étudiants. Il ne faut pas comprendre ces différentes mesures comme parfaitement cohérentes entre elles, mais comme s’inscrivant dans la même logique globale.

L’idée de regroupement d’universités n’est pas récente, et est à articuler avec l’exigence d’autofinancement des universités peu à peu imposée par les politiques publiques. Une de ses premières concrétisations, c’est la Loi d’orientation de programme et de recherche en 2006. Celle-ci a permis de créer des pôles de recherche et d’enseignement supérieur, ou PRES. L’objectif affiché est simple : les universités sont invitées à mutualiser leurs activités et leurs moyens, pour « accéder progressivement à l’autonomie ». Quand l’État se met en retrait, on est plus fort financièrement à plusieurs que seul. Très simplement donc, les « pôles d’excellence » ainsi créés sont supposés être gouvernés selon une gestion managériale, et plus à même d’attirer des fonds extérieurs, c’est à dire privés. En 2010, Paris 3 intègre le PRES « Université Sorbonne Paris Cité », et Paris 4 le PRES « Sorbonne Universités ». Certains PRES ont été la première étape de fusions : ce fut le cas à Aix-Marseille, ou en Lorraine (2012).

D’autre part la LRU (2007), en plus d’obliger les facs à recourir à des fonds privés, élargit grandement les pouvoirs des Conseils d’administration. En effet, elle octroie la majorité des sièges à la liste ayant obtenu le plus grand pourcentage de voix aux élections, alors que les sièges étaient octroyés à la proportionnelle pure. Conséquence : il est beaucoup plus facile pour le président d’imposer sa volonté au CA, puisqu’il a été élu avec sa majorité. En outre, elle ouvre un peu plus le CA à des « personnalités extérieures », tandis qu’elle diminue la représentation des étudiants et du personnel.

À partir de là, le rapprochement des universités s’est fait par étapes. L’année 2011 voit le lancement du premier « programme d’investissement d’avenir », ou IDEX. L’IDEX est un financement supposé être attribué à des « initiatives d’excellence ». Attribué en nombre limité (il y en a 8), il met donc les universités en concurrence, et les oblige à opérer à des regroupements. Car oui, l’objectif de l’IDEX, est de « faire émerger en France cinq à dix pôles pluridisciplinaires d’excellence d’enseignement supérieur et de recherche de rang mondial, capables de rivaliser avec les plus grandes universités du monde comme Harvard, Princeton ou Cambridge » comme le déclare fièrement le ministère de l’Éducation nationale. L’IDEX a une logique incitative, et est supposé offrir un « second souffle », aux PRES (qui en obtiennent la plupart), dont le succès est alors mitigé.

En 2013 est passée une loi tout aussi importante que la LRU : la loi Fioraso, qui vient enfoncer le clou, en donnant une plus grande cohérence aux regroupements d’universités. Cette loi impose aux facs de participer à une « coordination territoriale », sous la forme soit d’une fusion, soit d’une « ComUE » (communauté d’universités et établissements), soit d’une association. Paris 3 intégra la ComUE appelée « USPC » (ancienne PRES, qui inclut également Paris 5, Paris 7 avec qui elle s’apprête à fusionner), tandis que Paris 4 intégra la ComUE « Sorbonne Universités » (ancienne PRES, qui inclut aussi Paris 6). En 2012, les deux communautés ont obtenu l’IDEX, représentant un peu moins d’un milliard d’euros. C’est une des justifications utilisées par la présidence dans les deux facs : pour renouveler l’obtention de l’IDEX, et s’assurer un rayonnement à l’international, notamment par le biais des classements (type Shangai), il faut fusionner. Mais aujourd’hui, l’IDEX représente une part assez faible (5 % en moyenne) des budgets de grandes universités comme Paris 3 et Paris 4 et la logique du classement est plus que contestable.

Des projets qui inspirent de nombreuses craintes

Vous trouvez tout cela confus ? Normal. Pour éclaircir la situation, on est même allé à la rencontre de Sarah, doctorante mobilisée de Paris 3, et de Manon, militante à l’AGEPS. Il est assez difficile en état de comprendre ce qui motive réellement les universités françaises à opérer à des fusions. La reproduction du modèle anglo-saxon ? Difficile a priori. En comparaison, les plus grandes universités américaines réunissent 20 000 à 35 000 étudiants sur un campus unique. Dans un projet comme « Sorbonne Paris Cité » (P3, P5, P7, P13), 85 000 étudiants seraient éparpillés dans des dizaines de sites à travers Paris et en banlieue. À partir de là, plusieurs craintes peuvent naître quant à l’avenir de l’enseignement au sein de ces nouvelles universités.

Moins des filières, plus de sélection ?

Tout d’abord, il est naturel de s’interroger sur les conditions de la gestion administrative d’un tel nombre d’étudiants. Il pourrait y avoir plus de difficultés à gérer les cas individuels et particuliers, d’autant plus qu’il est fortement possible que des postes administratifs soient supprimés. Vu qu’il n’y aura qu’une seule fac, pourquoi s’embarrasser par exemple de plusieurs secrétariats ? Pour améliorer la qualité de la gestion administrative, et de l’enseignement, les facs pourraient être tentées de diminuer le nombre d’étudiants, ainsi que l’offre d’enseignement.

À Paris 3, comme à Paris 4, on craint une marche vers la rationalisation de l’enseignement. Dans le sens où, avec la mutualisation des UFR, des suppressions des formations supposées faire doublon pourraient avoir lieu, ce qui veut signifie moins de licences et moins de masters. Les places dans les filières issues de la fusion de deux filières correspondantes couteraient cher, car plus rares. Il est difficile de penser que, par exemple, dans la nouvelle université formée à partir de P3, P5, P7 et P13, la nouvelle licence de Cinéma en son sein soit capable d’accueillir tous les étudiants qu’accueillaient Paris 3 et Paris 7 dans leurs licences respectives. Cela pourrait sans doute se traduire par une croissance de la sélection à l’université.

Autre question soulevée, celle des frais d’inscriptions. Les présidences des différentes universités ont assuré qu’il n’y aurait pas d’augmentation. Mais il n’est pas sûr qu’à terme, les nouvelles universités n’acquièrent pas le statut de « grands établissements » leur permettant de demander plus aux étudiants.

Une gestion productiviste dans l’enseignement de la recherche ?

À Paris 4, qui doit fusionner avec Paris 6, les interrogations sont d’une autre nature. Du côté de l’AGEPS, on se demande si seront conservées les filières « rares » qui comptent peu d’étudiants, mais qui font la spécificité de l’université. Toujours dans cette problématique de filière, il est possible que les financements se concentrent sur davantage sur des projets de recherches issues des Sciences dites « dures », étant donné que les Sciences Humaines et les Lettres seraient moins rentables.

Les doctorants et le personnel enseignant, dont Sarah peut témoigner de la situation, craignent évidemment pour le renouvellement des postes, mais aussi qu’une logique purement quantitative prenne le pas sur la qualité des travaux de recherche. En matière du nombre d’étudiants diplômés et de thèses soutenues, des résultats chiffrés très élevés seraient attendus. Le projet de fusion des écoles doctorales, qui concernent Paris 3, Paris 5 et paris 7, semble tendre vers une logique productiviste : le nombre de contrats doctoraux attribués dépendrait du nombre de docteurs diplômés chaque année, ce qui pousserait à maximiser le nombre de thèses soutenues. Et surtout, on peut imaginer que le nombre de bourses attribuées chaque année serait réduit, et avec lui, le nombre de doctorants. Chaque doctorant serait financé, mais ils seraient très peu.

Le fait est qu’on ne sait pas vraiment où l’on va. Les projets de fusions n’ont été établis qu’en termes généraux. C’est aux étudiants désormais d’interpeller les directions des universités et les syndicats étudiants pour s’informer davantage. Car, au sein de ce processus de fusion, comme à chaque nouvelle réforme de l’université, se joue le sort de l’université telle que la connaissons.

Fabrice Goyi

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