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Médias et démocratie : qui a peur de la post-vérité ? La nuit des Idées à Libération

A l’occasion de La Nuit des idées, Libération s’est penché sur le terme « post-vérité », choisi comme « mot de l’année 2016 » par le dictionnaire d’Oxford.

Le 26 janvier 2017, à l’occasion de La Nuit des idées, le journal Libération a invité un philosophe, un sociologue et des journalistes à se pencher sur le terme « post-vérité ». L’adjectif a été décrété « mot de l’année 2016 » par le dictionnaire d’Oxford, qui le définit de la façon suivante : « relatif aux circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur la formation de l’opinion que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles ». En bref, les faits compteraient aujourd’hui moins que ce qui touche la sensibilité des personnes.

L’expression est apparue pour la première fois sous la plume de l’écrivain Ralph Keyes, dans The post-truth era (L’ère de la post-vérité) publié en 2004. Elle a été largement reprise par les médias en 2016, notamment après la victoire du Brexit et l’élection de Donald Trump. Sa popularité a atteint des sommets le 22 janvier dernier : le porte-parole de la Maison Blanche, Sean Spicer, a affirmé que la foule venue assister à la cérémonie d’investiture de Donald Trump était supérieure à celle présente lors de l’investiture de Barack Obama en 2009, ce qui est faux. La conseillère du Président Trump, Kellyanne Conway, a ensuite qualifié ces propos de « faits alternatifs« , une expression qui n’a pas manqué de rappeler le roman 1984 de Georges Orwell. Dans cet ouvrage de science-fiction, le gouvernement fabrique sa version des faits et l’impose comme vérité alors même que celle-ci est tout à fait contraire au réel.

Même si le lien entre la dystopie d’Orwell et le nouveau gouvernement Trump peut faire sourire, l’ampleur de l’utilisation du terme « post-vérité » questionne une réalité trouble. Pourquoi, malgré des mensonges répétés et dénoncés, le camp pour le Brexit et Donald Trump ont-ils gagné ? Comment se fait-il qu’à l’heure où il suffit souvent de sortir son téléphone pour avoir accès à l’information, les faits sont-ils méprisés, niés ?

« Post-vérité » : un adjectif ambigu

Soyons clairs, « nous n’étions pas dans un univers vertueux soudain assiégé par une armée de barbares lançant des flèches empoisonnées de fake-news » souligne Daniel Schneidermann, journaliste et chroniqueur pour Arrêt sur images et Libération. De même, pour le philosophe Michael Foessel, le préfixe « post » est douteux : les mensonges, les faits erronés ne sont pas nouveaux en politique. Que l’on les nomme « fake news« , « hoax« , « intox » ou fausse information, leur présence ne date pas de l’invention d’internet. Que le numérique facilite leur diffusion mais permette aussi assez rapidement leur démenti, c’est une autre question.

L’adjectif pourrait également nous tromper, sur le fonctionnement même de la politique. Sylvain Parasie, sociologue, rappelle que celle-ci n’est pas fondée uniquement sur des faits indiscutables, mais aussi sur l’émotion qu’elle véhicule. Le pouvoir présente un récit, construit des cadres d’interprétation. Elle est imprégnée de valeurs et d’idéaux, ce qui ne signifie pas qu’elle soit déconnectée de la réalité, mais pas non plus qu’elle y soit réduite.

L’avènement d’une nouvelle ère ?

Force est de constater que le Brexit a bien eu lieu, que Donald Trump a été élu et que ces deux forces politiques ont usé sciemment de mensonges dans ce but. Durant toute la campagne, les pro-Brexit ont promis de rediriger les soit-disant 350 millions de livres sterling (435 millions d’euros) de contribution britannique hebdomadaire à l’Union européenne vers le système de santé public (NHS) du pays. Nigel Farage, leader du parti eurosceptique Ukip qui a prôné le vote en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, a reconnu par la suite que cette promesse n’était pas tenable.

L’augmentation du nombre de sites, de rubriques spécialisées au sein des médias de « fact-checking« , autrement dit de vérification des faits, semble confirmer une tendance aujourd’hui bien installée. On peut notamment citer Arrêt sur image (France 5, 1995-2007), Désintox (Libération, 2008), Les décodeurs (Le Monde, 2009) mais aussi l’Américain qui a gagné le Prix Pulitzer en 2009, Politifact (St Petersburg Times, 2007). Si les médias se sont toujours penchés sur la véracité des dires des politiques, il s’agit désormais d’un combat à part. Pour autant, cela ne veut pas dire que le fact-checking soit le remède miracle aux rumeurs, aux mensonges et à la démagogie.

Concernant internet, se sont aujourd’hui les géants du net tels que Google, Facebook ou Twitter qui sont pointés du doigt et commencent à lutter contre les fausses informations. Que ce soit sur les réseaux sociaux ou via les moteurs de recherche, notre rapport à l’information a profondément changé. Le développement d’algorithmes sélectifs propose uniquement des informations en rapport avec les intérêts passés et les préférences des internautes. De ce fait, ils nous confinent dans des « bulles cognitives » d’informations. Celles-ci nous proposent une certaine conception de la réalité : la nôtre, et celle de nos amis. Les fausses informations n’étant, de plus, pas filtrées, la combinaison de ces deux facteurs est problématique.

Les enjeux du terme « post-vérité » sont ailleurs

Plutôt que de marquer l’avènement d’une nouvelle ère, le terme « post-vérité » questionne les modes de gouvernance et la transmission de l’information. La perte de confiance généralisée envers les institutions profite aux partis populistes et provoque un repli sur soi. Donald Trump a construit un cadre de compréhension qu’il assume jusqu’au bout. Il a pour cela « rompu avec le vraisemblable« , note Michael Foessel. « C’est comme la télé-réalité« , poursuit-il, « on sait que c’est faux, mais c’est confortable, ça protège« . Aux politiques américains de se demander comment l’invraisemblable de Donald Trump a pu être préférable au vraisemblable du camps adverse. Ce qui vaut également pour tous les pays où le populisme prend une part de plus en plus importante.

« Alors, on fait quoi ? » : la question revient plusieurs fois. Après la sidération évoquée par Daniel Schneidermann, « il faut s’obliger à trouver ce qui n’a pas marché« . Revoir les formes du journalisme que nous avons à notre disposition, les réinventer. La relation des médias traditionnels à leurs consommateurs a changé : « Il faut désormais les imaginer comme des gens qui entrent et qui participent« , insiste le journaliste du Guardian, Jon Henley. Il ne s’agit pas de mener une guerre manichéenne contre les « méchants », ceux qui ne disent pas « vrai » : lors de la campagne du Brexit, les médias en faveur de celui-ci tout comme les médias contre ont usé, si ce n’est de mensonges, en tout cas de mises en garde alarmistes en cas de victoire du camp adverse, le Guardian compris.

La question du journalisme citoyen ou participatif a été évoquée au cours de la conférence, mais encore brouillée par certaines de ses formes peu concluantes, elle n’a pas suscité de grands débats. La journaliste au New York Times Rachel Donadio a néanmoins rappelé que son journal, entre autres, avait déjà travaillé sur de nouveaux rapports avec leurs lecteurs à travers des projets comme Beta 620 en 2011, où chacun peut tester de nouveaux outils avant qu’ils ne soient intégrés au site internet. D’autres médias, principalement en ligne comme Rue 89 ou Agoravox proposent aussi un journalisme participatif à différents degrés. Nul doute que ces formes seront amenées à se diversifier et à s’enrichir.

Marie Maheux

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