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Films, séries : Big Brother vous regarde et vous le regardez aussi !

Début des années 2000 : le monde s’enflamme pour la révolution numérique et Internet apparaît comme le nouvel eldorado. Fin 2016 : Facebook est montré du doigt suite à l’élection de Donald Trump, des révélations de Snowden prouvent que la NSA espionne les téléphones des passagers d’Air France et le magazine américain Time élit des […]

Début des années 2000 : le monde s’enflamme pour la révolution numérique et Internet apparaît comme le nouvel eldorado. Fin 2016 : Facebook est montré du doigt suite à l’élection de Donald Trump, des révélations de Snowden prouvent que la NSA espionne les téléphones des passagers d’Air France et le magazine américain Time élit des hackers personnalités de l’année.

La surveillance numérique, et particulièrement ses déboires, fascine et inspire le grand comme le petit écran. De Mr Robot, élue meilleure série télévisée aux Golden Globes 2016, en passant par Black Mirror et Le Cinquième Pouvoir jusqu’au très récent Snowden, la fiction s’est emparée de la réalité et a fait de la paranoïa ambiante son gagne-pain. Retour sur l’effet Big Brother, mine d’or de l’audiovisuel, avec Olivier Aïm, analyste des médias et maître de conférence au CELSA.

La surveillance : un sujet qui passionne depuis fort longtemps

La fascination du cinéma et de la télévision pour la surveillance ne date pas d’hier. Bien avant l’avènement de l’audiovisuel, la littérature s’était déjà emparée du sujet. Véritable phénomène de mode aujourd’hui, ce n’est pourtant pas une innovation en matière de fiction. Olivier Aïm tient à nous mettre en garde : « Il ne faut pas tomber dans l’illusion qui consisterait à penser qu’il n’y a pas eu de fictions sur la surveillance ou sur la transparence avant. » Même le cultissime 1984 de George Orwell, célébré comme LE livre visionnaire sur la société de surveillance, n’était pas si novateur qu’il paraît. Presque trente ans avant sa publication, en 1920, Ievgueni Zamatine écrivait Nous Autres, un roman qui anticipe déjà « que nous allons vivre dans une société où tout le monde se verra en permanence ».

Dès les années 20, le cinéma s’approprie à son tour le thème de la surveillance : un nouveau genre émerge, celui du film d’espionnage, qui connaîtra son apogée dans les années 1960. « Le cinéma, c’est un média qui s’est passionné à mettre en scène des regards. Vous avez donc des œuvres qui mettent en scène cette obsession de la surveillance, comme Les Mille Yeux du Docteur Mabuse [de Fritz Lang, en 1960, ndlr] que je cite souvent en cours », explique M. Aïm. Dans la même veine, on peut citer tout un panel de la filmographie d’Alfred Hitchcock, mais aussi Dossier 51, de Michel Deville, ou encore Conversation Secrète de Francis Ford Coppola, Palme d’or du Festival de Cannes en 1974.

Sur le petit écran à la fin des années 1960 était diffusé Le Prisonnier, série télévisée britannique dans laquelle les caméras surveillaient les moindres faits et gestes des protagonistes, bien avant que Londres ne s’équipe réellement d’un tel dispositif. Le sujet de la surveillance a donc déjà été maintes fois exploité, mais depuis quelques années il revient sur le devant de la scène avec plus de force et d’emprise que par le passé.

Un monde d’écrans

Oliver Aïm nous le confirme, « Il y a plus de fictions qui traitent de ce sujet aujourd’hui parce que ce sont des questions qui nous occupent quotidiennement et de plus en plus ». Mais d’où vient cet engouement pour l’effet Big Brother ? Selon le maître de conférence, ce serait lié à l’augmentation des médias et des écrans autour de nous. Il y a en moyenne 6,4 écrans par individu (téléphone, ordinateur, tablette…), sans compter tous ceux que l’on nous impose dans la rue, dans le métro, sur les bus… Parmi toutes les fictions traitant de ce monde interfacé, une série sort du lot : Black Mirror. « La grande force de Black Mirror par rapport à toutes les autres séries qui traitent de surveillance, c’est d’avoir compris que ce qui venait de plus en plus entre nous et le monde, entre nous et les autres, et je dirais entre nous et nous, c’est la présence d’écrans ». Pour le spécialiste des médias, « Il fallait comprendre que les écrans étaient de plus en plus présents et explicites ». Ironie du sort ou mise en abîme de génie, Black Mirror est une satire qui traite de la télévision, diffusée à la télévision, puisqu’elle était à l’origine produite par la BBC avant d’être reprise par Netflix.

Parallèlement à l’augmentation des écrans dans notre société, la représentation de la surveillance au cinéma et à la télévision se transforme. Si l’espionnage et la vidéosurveillance ont connu leur heure de gloire, la fiction préfère désormais se tourner vers des thématiques axées autour des nouvelles technologies. La scène du hacker surdoué piratant un document confidentiel en un rien de temps est devenu un cliché des films d’action de notre décennie. Et ce ne sont pas les producteurs de Mr Robot qui vous diront le contraire puisque qu’ils en ont fait le sujet principal de cette série à succès. « Avec Mr Robot, on est vraiment dans une représentation de monitoring, de traçabilité, de hacking par Internet et l’informatique» explique Olivier Aïm. Selon lui, dans très peu de temps, on verra apparaître sur nos écrans des films sur les algorithmes. Avec l’évolution constante des nouvelles technologies, la surveillance est une source d’inspiration presque infinie pour la fiction et si jamais des scénaristes venaient à manquer d’idées, ils n’auraient qu’à se servir dans l’actualité !

Du documentaire à la science-fiction

Mettre en fiction la réalité est d’ailleurs un parti pris de plus en plus fréquent dans les salles obscures comme le montre le dernier biopic en date d’Oliver Stone sur Edward Snowden, sorti en France en novembre dernier. En 2014 déjà, la réalisatrice et journaliste américaine Laura Poitras (qu’Edward Snowden avait choisie pour communiquer et traiter ses documents de la NSA) signe le documentaire Citzenfour qui remporte de nombreux prix, dont l’Oscar du meilleur documentaire en 2015. Si certains réalisateurs choisissent comme elle une représentation didactique de la réalité, d’autres préfèrent s’éloigner des faits réels pour ajouter un peu de drame à la sauce hollywoodienne. c’est le cas dans le film Le Cinquième Pouvoir qui retrace l’histoire des Wikileaks, avec Benedict Cumberbatch en Julian Assange dérangeant et dérangé. Pour Olivier Aïm, ces documentaires mis en fiction adoptent un style proche du reportage journalistique : « Effectivement vous avez des fictions qui sont plutôt tournées vers le présent et vers le passé, essentiellement à titre documentaire, pour essayer de nous faire comprendre, presque de façon journalistique, comment on en est arrivé là ».

Mais dans la mise en scène des médias et de la surveillance, une autre tradition apparaît, celle de la science fiction et des films et séries d’anticipation. Vous pourrez ainsi bientôt voir au cinéma l’adaptation de la dystopie The Circle, roman de Dave Eggers. Emma Watson y tient le rôle d’une étudiante qui teste des caméras à porter sur soi, pour filmer tout, tout le monde et tout le temps, comme dans l’épisode 3 de la première saison de Black Mirror. Encore une fois, dans sa catégorie, Black Mirror se démarque par son choix d’ancrage temporel limitrophe de notre époque actuelle : « L’autre coup de génie de Black Mirror, c’est d’avoir procédé par un futur très proche. C’est notre futur, c’est le futur dans le présent selon un principe stylistique très fort que j’appellerais l’extrapolation : on prend un point que l’on connaît, un petit point qui est le notre, et on tire jusqu’au bout l’hypothèse de son extension » développe Olivier Aïm. En nous montrant des « cas un peu excessifs qui permettent de nous rasséréner », ces fictions d’extrapolation nous font prendre de la hauteur par rapport à ces outils de communication et de surveillance.

Se regarder dans le miroir fendu…

Au delà du simple plaisir de binge-watcher Netflix pendant des heures, ces fictions nous permettent de réfléchir à notre utilisation des nouvelles technologies. En agissant comme un miroir grossissant, elles nous renvoient le reflet exagéré de notre addiction et des dangers de cette surveillance constante des autres et de nous-mêmes. Pour Olivier Aïm, « il y a une utilité morale réflexive de ces fictions sur ce que nous sommes en train de faire. Ça nous permet de sortir de notre myopie et de notre adhésion sans recul à ces objets ».

Vous pouvez donc considérer vos dimanches sous la couette à dévorer Black Mirror comme une thérapie recommandée par les spécialistes. Et si ce jeu de miroir peu parfois nous troubler, voire nous inquiéter, c’est ce soupçon de peur que l’on rechercherait inconsciemment : « on a tous besoin de ce petit frisson qui consiste à se regarder dans le miroir fendu, pour voir jusqu’à quel point nous sommes nous-mêmes un peu fendus », affirme Olivier Aïm, « Dans le miroir, on cherche la fissure, la fêlure comme l’aurait dit Baudelaire, la petite chose qui nous inquiète sur notre propre folie ». On regarde donc à l’écran ce que pourrait être la pire version de nous-même.

… au risque de tomber dans la paranoïa

Mais l’anticipation des effets néfastes de la surveillance a parfois un effet boomerang. Au lieu de nous faire prendre du recul, les fictions sont susceptibles d’amplifier d’avantage notre paranoïa. Selon l’analyste des médias, « les surfaces sont dangereusement mensongères, elles accroissent l’effet de la première théorie du spectacle, de la surface, celle de la caverne de Platon. Il faut se méfier des apparences, de toutes les apparences, tout le temps, ce qui est quand même fatiguant pour l’esprit, pour la machine psychique et pour les relations humaines ».

Cette méfiance permanente peut rapidement se transformer en paranoïa, une matière fictionnelle formidable pour les producteurs de films d’horreur. Ces dernières années, le cinéma d’horreur a regorgé de longs métrages plus ou moins réussis traitant des débordements liés à Internet. « On sent une veine de la mise en scène de l’adolescence connectée sur les réseaux sociaux » nous dit Olivier Aïm. Unfriended en 2014, Ratter en 2015, #Horror et Friend Request en 2016, tous montrent des jeunes femmes dont l’utilisation excessive des réseaux sociaux causera leur perte.

En dehors du genre de l’épouvante, la surveillance poussée à l’extrême a donné lieu à d’autres films tout aussi angoissants, notamment Panic Room ou V comme Vendetta. Quid de l’utilité de montrer cette surveillance connectée ? Pour le maître de conférence du CELSA, « la limite du décryptage c’est quand on tombe dans le complotisme. Cela devient nocif ». Cette idée d’un complot orchestré par les médias pour surveiller la population en masse est la nouvelle recette gagnante pour de nombreux blockbusters. La série des Jason Bourne et même Insaisissables 2 ont fait de la surveillance le méchant à combattre, les héros devenant justiciers de la vie privée de leurs concitoyens.

Alors que vous soyez plutôt film ou série, plutôt documentaire ou science-fiction dystopique, plutôt film d’horreur ou gros blockbuster, le sujet de la surveillance regorge de fictions pour vous ! Les yeux fixés sur l’écran, vous regardez des regards, car « la surveillance, la paranoïa, le voyeurisme, l’exhibitionnisme, ce sont des regards, des obsessions scopiques ». Orwell l’avait anticipé avec son « Big Brother vous regarde » : le motif de l’œil est partout, la surveillance est de masse et nous sommes tous obsédés par l’effet Big Brother. D’ailleurs, d’après vous, comment s’appelle la promotion de l’ENA 2015-2016 ? Vous l’aurez deviné : il s’agit de la promotion George Orwell.

Albane Guichard

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