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Cadeaux de Noël : le sexisme dès le plus jeune âge ?

Jeudi midi, au Mac Donald’s de Saint Michel, une mère d’une quarantaine d’années s’insurge. L’équipière MacDonald’s s’est trompée de jouet dans le Happy Meal de sa fille. Au lieu du jouet fille Hello Kitty, elle a eu le jouet garçon Pokémon. Scandale. « Ah non ça ne va pas du tout, Pokémon c’est pour les garçons, […]

Jeudi midi, au Mac Donald’s de Saint Michel, une mère d’une quarantaine d’années s’insurge. L’équipière MacDonald’s s’est trompée de jouet dans le Happy Meal de sa fille. Au lieu du jouet fille Hello Kitty, elle a eu le jouet garçon Pokémon. Scandale. «Ah non ça ne va pas du tout, Pokémon c’est pour les garçons, pas pour les filles! Hello Kitty ça oui c’est pour les filles». Et voilà comment créer le sexisme dès le plus jeune âge.

Ce petit fait a priori innocent résonne avec un autre fait. Sur Twitter, un père a reçu une ribambelle d’insultes à l’égard de son fils insinuant sa future homosexualité, après avoir partagé le fait que son fils demandait une poupée à Noël. Nous sommes dans une société qui a peur de voir grandir ses enfants dans une forme de perversion. Une fille doit se comporter comme une fille, un garçon comme un garçon. L’inverse choque et dérange.

Tout se joue dès l’enfance puisque c’est à ce moment-là que se forge l’adulte de demain. Noël et ses jouets sont l’occasion d’étudier le chemin balisé de notre genre. Une poupée pour une fille, un camion de pompier pour un garçon, voilà comment ne pas arriver à la perversion de l’enfant. Vraiment? Revenons sur l’inégalité des genres dans les cadeaux de Noël avec une classe de CP dans le XIIe arrondissement de Paris qui tend à redonner espoir.

Une histoire des couleurs : le rose pour les filles, le bleu pour les garçons

Le classique «rose/bleu» est la matérialisation du clivage filles/garçons. Il est intéressant de faire une histoire des couleurs pour montrer que l’assimilation du rose aux filles et du bleu aux garçons est récente. Au milieu du XIXème siècle, le rose était assimilé aux garçons et le bleu aux filles. Le bleu étant la couleur de la Vierge Marie, on y associait plus les filles pour la grâce et la pureté alors que le rose était une couleur affirmée, forte et donc plus pour les garçons.

Dans les années 50, le rose devient un marqueur de féminité, mais les garçons le portaient toujours. Dans les années 70, le rose et le bleu ne dominaient pas le marché de la couleur. Aux États-Unis, on portait davantage le rouge et le jaune. Le rose et le bleu ont pris le sens qu’on leur donne aujourd’hui dans les années 90 avec l’échographie. Très simplement, après avoir pris connaissance du sexe de leur enfant avec l’échographie, les futurs parents ont commencé à se précipiter pour acheter le matériel pour bébé en «version fille» ou en «version garçon». La génération 90 est la génération du clivage rose/bleu, qui a vu les pages fille et les pages garçon du catalogue de Noël bien différenciées s’interdisant peut-être quelques souhaits sur leur liste de Noël.

Le repli sur soi pour les filles et le dépassement de soi pour les garçons : une vision irréelle de la société dans les catalogues de jouets

Dans un colloque international sur l’enfance de 2010, la sociologue Mona Zegaï est intervenue sur les mouvances et les permanences des catégories de genre dans les catalogues de jouets. Elle montre que la différenciation très nette garçon/fille dans les catalogues de jouets est assez récente et date du début des années 1990. La mise en place de la catégorie «fille» et de la catégorie «garçon» permet une certaine concision pour classer les jeux. Les garçons se voient attribuer ce qui est du domaine du «véhicule» (camion, garage, circuit) alors que les filles ce qui relève de la puériculture (jeux ménagers, poupées).

Ces catalogues donnent plus de consistance au message portant sur la division sexuée du monde. Ils ne perpétuent pas seulement les inégalités des genres que l’on peut trouver dans le monde réel, ils les exacerbent. Contrairement à ce que veulent montrer les catalogues de jouets, le travail masculin ne se limite pas au bricolage et les femmes ne sont pas que des fées du logis et sont loin d’être absentes de toute vie active. Lorsqu’elles sont représentées dans une activité professionnelle, celle-ci est nécessairement sexuée (les femmes sont mannequins ou caissières). Même chose pour les hommes, qui sont policiers ou pompiers. La réalité sociale est bien plus nuancée.

Les photographies dans les catalogues de jouets «genrent» les jouets. Ayant monté un cabinet d’études sur les questions d’égalité entre les genres (Trezego), Astrid Leray a étudié 10 catalogues de jouets parus en 2013. Les filles ont une position passive dans les catalogues. Pour illustrer la catégorie «peluche», 51 photographies sur 60 représentent une petite fille tenant la peluche. Par ailleurs, 73 % des photographies liées au dessin représentent des filles. Les garçons dans les catalogues sont davantage représentés en mouvement. 92 % des armes dans les catalogues sont détenues par des garçons. Finalement, nous retrouvons les filles dans des jeux de «repli», qui touchent à la sphère privée, la coopération et le câlin alors que les garçons sont dans le dépassement de soi.

Contenir le sexisme chez les plus jeunes

Le problème est que l’identité sexuée se construit dès le plus jeune âge. Entre 5 et 7 ans, «la valeur accordée aux stéréotypes de sexe est à son apogée chez les enfants» expliquait en 2005 le psychopédagogue Nicolas Murcier lors d’un atelier organisé à Bruxelles. Par divers procédés d’imitation des parents, les enfants acquièrent des valeurs, des pratiques, des attitudes.
Lorsque les publicités, Internet ou les parents eux-mêmes orientent les enfants vers «
ce que la société attend d’eux», c’est-à-dire de se comporter comme une fille en voulant jouer à la poupée et à la dînette ou comme un garçon en commandant des hélicoptères télécommandés et des déguisements de super-héros, on dégrade cet idéal de la société où filles et garçons se verraient proposer les mêmes opportunités.

Dans un rapport du Sénat sorti en 2013, il est souligné que les stéréotypes dans les jeux sont plus forts que ce que les enfants peuvent voir dans la réalité. Par exemple, il y a une hyper sexualisation des petites filles (maquillage, poupées un peu «sexy»…). Elles sont portées à plaire et les jouets qui leur sont destinés tendent à montrer que c’est une propension naturelle. La commercialisation de stéréotypes aboutit à une forme de laideur. Les jouets genrées sont «kitsch» et portent une vision dégradante en tendant vers l’exagération : les héros sont nécessairement bodybuildés tandis que les Barbies sont hyper féminisées. Le rapport a été remis à la délégation sénatoriale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes présidée par Chantal Jouanno. Ce rapport contient certaines recommandations comme la mise en place d’une charte pour pousser les fabricants à être les initiateurs de l’égalité, la vigilance accrue du CSA quant aux publicités afin d’éviter tout message sexiste et des séances de prévention à l’école pour sensibiliser aux valeurs d’égalité.

Les classes de CP à l’ère d’aujourd’hui

J’ai voulu constater l’inégalité des genres dans les cadeaux de Noël en rencontrant une classe de CP. Mais contre toute attente, les élèves ont rejeté tous les clichés si convenus de l’inégalité des genres dans les cadeaux de Noël, ce qui redonne espoir en la génération suivante. Direction une petite école privée du XIIème arrondissement de Paris où tous les milieux se côtoient. Dans cette classe de CP de 25 élèves âgés de 6 ans, avec autant de filles que de garçons, nous parlons de la liste de cadeaux faite au Père Noël. La mode cette année est aux cartes Pokémon et au Rubik’s cube qui note un retour vintage en force des années 80.

Lorsque je leur demande ce qu’ils ont pu mettre sur leur liste de Noël, les jouets restent genrés : déguisement de Blanche-Neige, poupée Reine des Neiges, des dodo câlin (couverture en forme d’animal) ou encore des tables à langer ou de la nourriture pour poupées chez les filles. Chez les garçons, nous retrouvons le classique train électrique ou l’hélicoptère télécommandé, les cartes Pokémon, les jeux de football ou d’espion et les pistolets en plastique. Néanmoins, cet entretien nous livre quelques surprises notamment dans les souhaits des filles. Certaines demandent des cartes Pokémon, une montre Pokémon, des figurines Mario ou encore un train électrique. Est-ce l’amorce d’une enfance évoluant, comme notre société avec l’ouverture du mariage homosexuel, vers une libération des genres? Lorsque je leur demande quelle est leur couleur préférée, seulement deux filles me disent que c’est le rose. Le bleu l’emporte largement avec 11 mains levées, dont 5 de filles. Le rouge a quelques faveurs et le violet aussi, ce dernier est la couleur préférée d’une fille et d’un garçon.

En leur montrant des jouets non sexués, c’est-à-dire sans marqueur garçon/fille apparent, généralement en bois et très simples, ils ne semblent pas déterminés par leur sexe. 60 % de la classe pensent que la dînette est aussi bien pour les filles que pour les garçons. 40 % de la classe pensent que la poussette est destinée aussi bien aux filles qu’aux garçons. En discutant avec eux, ils semblent détachés de tout a priori filles/garçons, ils pensent que tous les jeux s’adressent à tout le monde. Le classique de la poupée étonne : la moitié de la classe pense qu’elles ne sont destinées uniquement aux filles, mais 8 autres élèves pensent que c’est autant pour les filles que pour les garçons.

Le monde du jouet est-il en mutation au moment même où le foyer progresse? Les jouets commandés à Noël sont en grande partie des jouets dits «d’imitation» qui visent à imiter l’environnement : dînette, cuisinière, épicerie, caisse enregistreuse, table de bricolage… Maintenant que les tâches ménagères sont plus équitablement partagées dans le foyer et que les pères militent pour le congé parental d’éducation, les modèles ne sont plus les mêmes et les listes de Noël évoluent parallèlement à notre société. Le clivage fille/garçon ne semble plus aussi vif que dans les années 90. La phrase de Simone de Beauvoir n’est peut-être plus aussi vraie aujourd’hui. Elle disait : «on ne naît pas femme on le devient». Cependant, aujourd’hui si tel est le cas, pourquoi le deviendrions-nous?

Chloé Berry

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