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Le malaise policier : une rupture avec la société ?

Depuis début octobre, le malaise policier a pris place dans le débat public. Les policiers ont battu et battent encore le pavé.

Depuis début octobre, le malaise policier a pris place dans le débat public. Les policiers ont battu et battent encore le pavé.

Jeudi 24 novembre, Porte de Vincennes, ils se sont associés aux pompiers et aux infirmiers. Aujourd’hui, ces fonctions d’ « aide à la personne » ne se sentent plus entendues. Mercredi 23 novembre, le policier qui avait frappé un élève du lycée parisien de Bergson (Paris XIXe) à l’occasion d’une manifestation contre la loi travail le 24 mars dernier a été condamné à huit mois de prison avec sursis. Le malaise policier perdure depuis deux mois et la promesse de Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, d’une aide de 250 millions d’euros ne semble pas avoir calmé les revendications des policiers. Comment est-il né et pourquoi perdure-t-il ? Revenons sur les revendications d’une institution malade, le « nuit debout des flics » et sur les raisons d’une rupture avec la société qui s’apparente à un dialogue de sourd entre une population qui souligne l’abus de pouvoir des policiers et des « gardiens de la paix » à bout de force.

Les cocktails Molotov, catalyseurs des tensions

Retour sur trois agressions policières non-exhaustives qui soulignent la vulnérabilité physique du policier.

Le 8 octobre à Viry-Châtillon (Essonne), lors d’une mission de surveillance, plusieurs dizaines de personnes cagoulées lancent des cocktails Molotov et des projectiles sur deux véhicules de police. Les policiers ne répliquent pas. Les quatre fonctionnaires sont aujourd’hui hors de danger.
Le 13 juin dernier, un couple de policiers a été assassiné à l’arme blanche dans les Yvelines, à Magnanville. L’auteur du meurtre, Larossi Abballa, s’est revendiqué de l’État Islamique.
Appelés pour une voiture brûlée (ce qui s’est avéré être une fausse alerte), les agents de la brigade anti-criminalité de Mantes-la-Jolieont fait face à une centaine de jeunes, cocktails Molotov et projectiles à la main, le samedi 15 octobre 2016 au soir.

Ces évènements mettent en exergue la vulnérabilité physique du policier. Le métier de policier est à considérer de façon charnelle : le corps d’un policier exprime sa fonction. Son corps est son outil de travail et son bon état détermine sa capacité d’intervention. Le malaise policier prend naissance avec ce genre d’agression puisque l’autorité de la police est remise en cause. En heurtant un policier, on blesse l’individu mais aussi un symbole social. En cela, Viry-Châtillon a été un choc identitaire pour une profession démunie, menacée, qui a catalysé la « nuit debout des flics ».

La « nuit debout des flics »

Des voix se font entendre depuis mi-octobre. Les policiers attrapent leurs banderoles et décident de défiler dans nos rues. La première manifestation prend place à Paris le 17 octobre. Depuis, les manifestations se répètent et fleurissent dans toute la France… Nice, Marseille, Évry, Lille, Orléans, Toulouse ou encore Grenoble ont vu des policiers se réunir pour exprimer leur mécontentement.

Le jeudi 24 novembre, la Fédération Autonome des Sapeurs-pompiers professionnels (FA SPP-PATS) organise une manifestation Porte de Vincennes. Une atmosphère particulière règne. Musique et bonne humeur semblent être de mise du côté manifestants. Plusieurs pompiers enjoués marchent, un verre de bière à la main. On se croirait presque dans un festival de musique. Cependant,  chaque détonation de pétard climat bon enfant. Jeanne, une lycéenne de 16 ans, confie qu’un fumigène a atterri dans la cour de son lycée, Hélène Boucher (Paris XXème), à l’heure de la récréation à quelques mètres de collégiens. Violence et bonne humeur coexistent. La manifestation est très sérieusement encadrée par des camions de CRS… des collègues. Certains policiers se sont joints au mouvement. Un policier à la retraite qui a tenu à rester anonyme pointe une « grogne générale ». Il en donne une des raisons principales : l’absence de « police de proximité qu’on a abandonnée ». Pour lui, il n’y a plus de police de quartier et donc une prise de distance entre la police et la société ce qui contribue à la rupture du dialogue depuis plusieurs années. Mais pourquoi une association avec les pompiers et les infirmiers ?
Carole Lardoire, infirmière anesthésiste de Montpellier, a les mots justes pour l’expliquer. Ces trois métiers sont de ces métiers « d’aide à la personne » d’où une « solidarité » naissante entre eux. Une association qui témoigne d’une certaine urgence de retisser un lien rompu pourtant fondateur de notre société. Cette urgence apparaît dans les propos de David Dubois, pompier, qui considère sa profession comme le « dernier rempart de la misère ». Le débat policier s’élargit. Que ce soit les policiers, les infirmiers ou les pompiers, ils demandent la « reconnaissance de leur métier » aussi bien par les politiques que par la société.

Une institution malade

Entre politique du chiffre, bureaucratie et matériels obsolètes, le ras-le-bol policier est à son acmé. Alors que les premières manifestations du mois d’octobre venaient signifier le traumatisme de Viry-Châtillon, elles apparaissent comme une occasion de faire savoir les revendications d’une profession démunie.

Le matériel est obsolète, que ce soient les voitures, les ordinateurs ou les fournitures administratives… Les policiers dénoncent la politique du chiffre, mise en place sous Nicolas Sarkozy, qui n’est qu’une manipulation politique. Au lieu d’interpeller des trafiquants de drogue, on se tourne vers leurs acheteurs qui sont des cibles plus facile. Ainsi, l’institution « fait du chiffre » mais ne démantèle pas de réseau pour autant. Si les résultats sont bons, il y a une prime à la clé. Ce système favorise la quantité plutôt que la qualité. Les policiers en colère soulignent aussi le manque d’effectif qui ralentit un système bureaucratique nocif où la procédure est d’or (il faut une heure et demie avant de pouvoir interroger un suspect aujourd’hui, faute de papiers administratifs indispensables). Cette « castration bureaucratique » pose la question de l’engagement professionnel du policier. Être policier est pour beaucoup un métier de vocation au même titre que l’enseignement ou la médecine. Ce métier véhicule plusieurs valeurs : courage, bravoure, assistance… Or, le système de l’institution d’aujourd’hui amène davantage le policier à verbaliser une crotte sur un trottoir que d’arrêter les voleurs.

Dans la société civile à l’inverse, une certaine amertume envers l’institution policière est parfois bien présente. Les histoires de violences policières vues, vécues ou entendues lors des manifestations (contre la loi Travail notamment) ne peuvent quitter nos esprits. L’usage de la violence chez certains policiers a encouragé la rupture avec une société qui voit la police comme une force hostile, voire d’occupation, plutôt que protectrice. Coluche disait : « les gardiens de la paix, au lieu de la garder, ils feraient mieux de nous la foutre ! ».

Le masque de la légalité

Plus récemment, le mercredi 23 novembre, un policier a été condamné à une peine de huit mois de prison pour avoir frappé un lycéen de Bergson (Paris XIXème) lors des manifestations contre la loi travail le 24 mars dernier. La vidéo de l’agression partagée sur les réseaux sociaux en avait indigné plus d’un. Le jeune homme, à terre, se fait violemment relever par le bras par le policier avant que ce dernier ne lui donne un coup de point le renvoyant à terre.

La violence de la police est à la fois légitime et arbitraire. La police a ce « masque de la légalité » qui semble légitimer son droit à la violence. Sont-ils toujours ces « gardiens de la paix » si nous redoutons d’être attaqué par un policier ? Si la société a la sensation qu’ils ne diffusent pas cette paix ? Si la police n’apparaît plus comme détentrice de la paix, la confiance entre citoyens et la police est nécessairement rompue. Les deux camps se redoutent et peuvent rentrer dans un rapport de force.

Au cœur du malaise : le manque de confiance

La confiance qu’accorde la population à la police est l’essence de sa légitimité. Le think thank Terra Nova, dans un rapport intitulé « Police et population : pour des relations de confiance » pointe l’erreur d’avoir favorisé la lutte contre le terrorisme en négligeant la police de tranquillité. Ce rapport présidé par Jacques de Maillard propose de promouvoir une police de contact, de redéfinir les modes d’actions policiers, d’agir sur le recrutement mais aussi sur les relations avec les citoyens et d’ajuster les modes d’organisation. Toutes ces solutions apportées visent à recréer du lien entre la police et la société, variable essentielle pour que la police soit légitime.

Blaise Pascal écrit : « ne pouvant faire qu’il soit forcé d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force ». La justice ne peut être par elle-même suffisamment forte pour exister. La police incarne cette justice et selon Pascal, elle ne pourrait se faire respecter sans l’utilisation de la force. Ainsi, pour que cela fonctionne, pour que la société accepte la force, on a légitimé la force. Sommes-nous condamnés à être dans ce constant rapport de force entre une police usant de sa force pour se faire respecter et d’une société qui se sent menacée et pointe du doigt cette violence ? Cela n’a pas toujours été le cas : après les attentats de janvier 2015, la police a été acclamée, admirée. Le lien police/société est soumis au contexte, il se brise et se noue au gré du climat social.

Crédit photo : Quentin Lambert

Chloé Berry

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