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L'Homme et la paresse au XXIe siècle

Paru en 1880, Le Droit à la Paresse de Paul Lafargue prend un nouveau sens alors que le temps de travail sera au cœur de la campagne présidentielle.

Paru il y a plus d’un siècle, Le Droit à la Paresse de Paul Lafargue figure parmi les essais pionniers dans le débat sur le travail et sa place dans la société. Retour sur un texte engagé à l’heure où le temps de travail sera l’un des débats clés de la prochaine campagne présidentielle.

Petit ouvrage oublié, paru en feuilleton dans la revue L’Egalité en 1881, Le Droit à la Paresse de Paul Lafargue n’a jamais semblé aussi actuel. Si le style de l’auteur et ses revendications peuvent en rebuter certains, Le Droit à la Paresse pose les jalons d’un nouveau modèle de société, où le travail ne serait plus « sacro-sanctifié ».

Pour comprendre la teneur de cet essai, il faut tout d’abord présenter brièvement Paul Lafargue. On ne comprendrait ni sa verve ni sa détermination en occultant de dire qu’il est en réalité le gendre de Karl Marx. A la fois journaliste, économiste, essayiste et homme politique socialiste français (il finira par rejoindre la SFIO), Lafargue aborde le sujet du travail sous différents angles. On retrouve ainsi dans son texte des considérations philosophiques, économiques, sociales mais également historiques.

Le refus du travail comme mode de vie

L’auteur n’y va pas par quatre chemins : la morale capitaliste a selon lui « supprimé les joies et les passions » et la folie qu’est l’amour du travail entraîne la « dégénérescence intellectuelle ». Les bases sont posées dès le départ, et le ton aussi : Lafargue emploie à de multiples reprises les mots « prolétariat, capitalistes, bourgeois » pour caractériser les différents composantes de la société de la fin du XIXe siècle.

C’est selon lui une erreur que d’aimer à ce point le travail. Une erreur dont sont responsables les bourgeois, mais aussi le prolétariat, qui n’a de cesse d’en réclamer encore et encore, jusqu’à l’épuisement. Lafargue considère son livre comme une « réfutation du droit au travail de 1848 » issu de la Seconde République. Le prolétariat se serait laissé pervertir et endoctriner, le travail à outrance étant selon lui la cause de « misères individuelles et sociales ».

C’est également le vide de la pensée : il cite alors Napoléon, qui disait que « plus les peuples travailleront, moins il y aura de vices ». Le travail empêcherait les peuples de se rebeller, d’avoir des revendications, de prendre conscience d’eux-mêmes car ils n’auraient à penser qu’au travail.

Cette évolution est d’autant plus surprenante selon lui que dans l’Antiquité déjà, le travail n’était en aucun cas perçu comme au XIXe siècle. Les Grecs avaient du mépris pour le travail, qui était réservé aux esclaves. Lafargue marque son adhésion à cette vision des choses : « Travailler contre de l’argent, c’est se vendre soi-même et se mettre au rang d’esclave. Le travail effréné est le plus terrible fléau qui ait frappé l’Humanité ». L’auteur en profite pour rappeler un proverbe espagnol : « se reposer, c’est bon pour la santé » (descansar es salud).

Dans la République, Platon a aussi des mots particulièrement forts pour le travail : « La nature n’a fait ni cordonnier ni forgeront ; de pareilles occupations dégradent les gens ». Autant d’éléments qui rappellent à quel point la façon dont nous percevons le travail a considérablement évolué depuis l’Antiquité.

L’impasse économique du travail à outrance

Cette « passion aveugle, perverse et homicide du travail » entraine les peuples vers une pente dangereuse. Une concurrence absurde et meurtrière s’installe entre hommes et machines. L’Homme finit par vouloir la concurrencer, au lieu de se reposer d’autant que la productivité nouvelle de la machine le lui permet.

Le prolétariat commettrait alors deux erreurs : d’une part celle de trop travailler, ce qui entraîne une surproduction dont les débouchés devront être trouvés généralement très loin du lieu de production ; d’autre part celle de s’abstenir de consommer ce qu’ils produisent. Par manque de temps, d’envie et d’argent.

Lafargue en arrive alors à se demander s’il ne faudrait pas tout simplement travailler moins : « Pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l’année ? Pourquoi ne pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier à travailler 6 heures ou 5 heures par jour, au lieu de prendre des indigestions de 12 heures pendant six mois ? »

Il en irait, selon lui, de la cohésion sociale d’une société que de travailler moins : « Assurés de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront plus, ne se battront plus pour s’arracher le travail des mains et le pain de la bouche ; alors, non épuisés de corps et d’esprit, ils commenceront à pratiquer les vertus de la paresse ».

L’auteur va jusqu’à citer des industriels de l’époque, qui militaient pour moins de travail notamment car la production en resterait inchangée. Il rappelle que la Grande-Bretagne, première puissance industrielle de l’époque, a voté une loi limitant le travail à 10 heures par jour, soit moins que dans les autres pays industriels d’Europe. Il en va de « puissancer la productivité (…) et défendre et non imposer le travail. »

Un message politique fort à l’heure où nos sociétés sont à la croisée des chemins

Certes, Lafargue va parfois loin : il rappelle plusieurs fois son attachement à la journée de 3 heures, ou encore il nous livre sa méthode infaillible face aux économistes prêchant le dogme du travail : « Il faudrait leur arracher la langue et la jeter aux chiens ». Chacun sa technique !

Néanmoins, il faut reconnaître que le message porté par cet ouvrage est terriblement actuel : allons-nous continuer à vivre dans une société à ce point centrée autour du travail à outrance ? Pensons-nous encore que la solution économique et sociale, face aux difficultés que nous rencontrons, serait de travailler plus et plus longtemps ?

Augmenter la durée de travail nous rendra encore plus sujets au stress, à la fatigue morale et physique, et aux problèmes corporels que nous le sommes déjà. Cela entraînera une concurrence encore plus féroce pour savoir qui travaillera, à l’heure où nous n’avons jamais été si productifs. Le capitalisme n’a su offrir du travail au plus grand nombre qu’en adaptant la durée de travail à notre productivité.

Actuellement se pose ainsi la question de la « paresse » de Lafargue. Pas au sens péjoratif, mais plutôt au sens de notre temps libre, de ce que certains appellent notre « temps de vie ». Moins travailler, ne serait-ce que quelques heures, pourrait permettre de tendre vers une population en meilleure santé, physique et psychique, ayant du temps pour elle même. Une main d’œuvre également plus productive. Que cela soit pour les loisirs, s’occuper de ses enfants, voir sa famille et ses amis, lire, s’instruire, voyager ou faire du sport. Une transition peut être opérée.

Il ne s’agit pas de remettre en cause le travail émancipateur, ciment de l’identité de la majorité, source de lien social et de revenus. Il s’agit simplement de redéfinir sa place dans la société et dans notre vie. Travaillons pour vivre ; ne vivons pas pour travailler.

Il faut cesser de croire que toute heure où nous ne travaillons pas est une perte de temps. La « paresse » a ses bons côtés car elle permettrait à tous de s’élever, de mieux s’épanouir, car ne pas travailler ne veut pas dire ne rien faire mais simplement faire autre chose. Cessons d’assimiler notre temps d’inactivité à un temps perdu ou gaspillé.

Le texte de Lafargue pose enfin la question de savoir si le travail sera la norme de demain. Face aux avancées technologiques toujours plus impressionnantes, de la livraison sans livreur à la voiture sans chauffeur en passant par l’industrie sans homme et sans femme, le travail humain de demain ne le sera vraisemblablement plus. Se posera alors la question, complexe mais possible, d’un revenu de base ou universel pour tout individu, indépendamment de son statut de travailleur.

Changer le monde du présent et du futur implique parfois de s’inspirer d’idées maintes fois répétées, souvent caricaturées, mais rarement entendues. Lafargue nous livre un écrit engagé mais surtout actuel, plus d’un siècle après sa parution. Pour que nous ayons au moins les outils pour décider quel monde et quelle société nous voulons pour demain.

Crédits photo : MabelAmber/Pixbay

Alexis Moreno

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