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Marwan Muhammad à la Sorbonne : retour sur l'annulation d'un débat

Ce jeudi l’association des Politistes de la Sorbonne annonçait l’annulation d’une conférence-débat sur décision de la direction de l’université. Pourquoi ?

Le 24 octobre devait se tenir en Sorbonne une conférence-débat, organisée par l’association Politistes Sorbonne, autour de la personne de Marwan Muhammad. Rapidement, sur la page Facebook de l’événement et sur celle de l’association, des voix se sont élevées contre le choix de l’intervenant, jusqu’à ce que l’évènement soit annulé par l’Université mercredi soir.

Mardi, le Collectif Marianne publiait un communiqué, intitulé « Non, la laïcité n’est pas islamophobe ! », depuis relayé sur le site du Front National. Daniel Auguste, président du Collectif et étudiant à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, y dénonçait la venue de Marwan Muhammad et demandait l’annulation de la conférence. Le Collectif demandait également à être reçu par le président de l’Université, Georges Haddad. C’est très probablement le partage de l’évènement sur la page Facebook de Marwan Muhammad et sur celle du Front National qui a déclenché le plus gros des hostilités : depuis, les commentaires fusent, et comme souvent sur le réseau social, se transforment en débats aussi constructifs que cordiaux.

Le Rectorat de Paris et la présidence de l’Université ont subi des pressions telles, que l’annulation de l’évènement fut décidée hier soir : l’Université n’ayant « pas les moyens d’assurer la sécurité des étudiants et des intervenants ». Interrogé par Sorb’on, le président des Politistes Sorbonne, Romain Daniel, explique la position de son association : « Le but était d’avoir le temps de débattre de manière constructive dans un cadre universitaire. Nous n’offrions pas une tribune à M. Muhammad. L’évènement s’articulait en deux temps : d’abord 40 minutes, durant lesquelles l’invité aurait débattu face à trois contradicteurs ; ensuite, la parole aurait été laissée aux étudiants pendant 1 h 20, l’occasion pour eux de poser des questions, exprimer leurs opinions et mettre l’intervenant face à ses contradictions. »

Décryptage du communiqué du collectif Marianne

Qui est Marwan Muhammad ?

Depuis mars 2016 il est le directeur exécutif du Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF), association qu’il rejoint en 2009. Il travailla de 2014 à 2016 au sein du Bureau des institutions démocratiques et droits de l’Homme de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). Selon un journaliste du Canard enchaîné, il a « utilisé son poste de rédacteur à l’OSCE pour y faire du lobbying pro-islamiste, ce qui lui a valu des remontrances et a conduit à sa démission ». Cette affirmation, abondamment reprise par des sites d’extrême-droite, est niée par le CCIF qui répond point par point à l’article en question. Le 14 septembre dernier dans l’Express, Anne Vidalie écrit : « son activisme militant lui aurait attiré les remontrances de son patron. Dix-huit mois plus tard, il préfère démissionner », confirmant la thèse avancée par le Canard enchaîné, mais en utilisant un conditionnel.

Le financement du CCIF est-il « opaque » ?

Ni vrai, ni faux. Sur son site, le CCIF indique que son financement provient des cotisations de ses adhérents et des dons qui lui sont faits. L’association aurait également reçu en 2013 un soutien financier provenant de la Commission européenne. L’adhésion peut se faire via un formulaire en ligne et le CCIF dispose d’une page HelloAsso, service que nous utilisons aussi chez Sorb’on.

L’association se défend également de recevoir des financements provenant de pays étrangers, mettant en avant son indépendance vis-à-vis des institutions étatiques, aussi bien françaises qu’étrangères.

Cependant il n’est pas possible d’obtenir d’informations plus précises sur les fonds du CCIF, ce qui est également le cas pour le Collectif Marianne et de nombreuses associations, qui pour la plupart n’affichent pas leurs comptes en ligne. Selon le Figaro, l’association aurait enregistré « 5000 nouvelles adhésions en moins d’une semaine, ainsi que 32 595 euros de dons » à la suite de la polémique sur le port du burkini.

Le CCIF « milite pour l’abrogation de la loi de 2004 dite “de l’interdiction du port de signes religieux à l’école” ou encore pour l’abrogation de celle interdisant le port du voile intégral dans l’espace public » ?

Plutôt vrai. Sur sa réponse à l’article du Canard enchaîné, le CCIF affirme : « Le CCIF a, avec constance, appelé à dresser un bilan des lois de 2004 et 2010, afin de mesurer leur impact et d’en tirer toutes les conséquences. » L’association ne dément pas souhaiter la fin de ces mesures, qu’elle juge inutiles et stigmatisantes. Cependant, l’activité principale de l’association n’est pas de lutter pour l’abrogation de ces lois mais plutôt d’apporter une aide juridique aux victimes d’actes islamophobes (auxquelles ces lois contribuent d’après elle). Le CCIF indique que cette idée a également émergé au sein du gouvernement, rapport à l’appui.

À noter que la loi sur le port du voile intégral ne concerne pas explicitement le voile intégral, mais interdit la dissimulation du visage dans l’espace public. Sur ce point, le CCIF et le collectif Marianne font une interprétation ciblée du droit.

« Marwan Muhammad s’est ouvertement affiché aux côtés de religieux radicaux bien identifiés de Brest ou d’Aubervilliers » ?

Vrai, mais tout dépend de ce que l’on entend par « s’afficher ». Sur YouTube, une vidéo est disponible où Marwann Muhammad intervient sur le sujet de l’islamophobie aux côtés de Rachid Abou Houdeyfa. Ce dernier avait créé la polémique en expliquant à des enfants que ceux qui écoutaient de la musique seraient transformés en porcs. Il s’était ensuite défendu arguant qu’il s’agissait de certains types de musique. Sur la page officielle de celui que l’on surnomme « l’imam de Brest », un message de soutien attribué à Marwan Muhammad a été publié, avec un lien renvoyant vers le post original. Problème : ce post n’est plus accessible.

En ce qui concerne Hassan Bounamcha, un des imams de la mosquée d’Aubervilliers accusé de propos homophobes, nous n’avons trouvé qu’une vidéo de 40 secondes où il fait part de son soutien au CCIF.

Des liens existants, certes, mais la vidéo en compagnie de Rachid Abou Houdeyfa n’est pas une preuve du soutien du discours de ce dernier par Marwan Muhammad, pas plus que ne l’est la seconde. Si Marwan Muhammad s’est « affiché » en compagnie de l’imam de Brest, il est plus difficile d’affirmer que « le CCIF  ne s’est jamais privé de défendre des imams radicaux menacés d’expulsion ou encore des mosquées salafistes menacées de fermeture. »

En somme, l’annulation de ce débat peut être vue comme dommageable, car le format proposé par les Politistes (1 h de questions posées par trois étudiants, puis 1 h de questions ouvertes) aurait permis de mettre Marwan Muhammad face à ses contradictions, de lui demander de clarifier ses positions et de le bousculer en pointant les zones de floues. Aujourd’hui les uns et les autres pourront camper sur leur position pointant un manque de liberté d’expression ou une menace pour la laïcité.

Article rédigé par Oscar Marion et Etienne Meyer–Vacherand 

Etienne Meyer-Vacherand

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