On’

"À vous, l'imbécile…" : avorter n'est pas une honte

À vous l’imbécile, Vous me l’avez dit d’un ton très anodin : « C’est très décevant qu’une jeune fille éduquée, informée et cultivée comme vous tombe enceinte à votre âge ».   J’ai 19 ans, je me protège, j’ai été tête en l’air un soir, fait une prise de sang, et reçu un mail, un après-midi, alors que […]

À vous l’imbécile,

Vous me l’avez dit d’un ton très anodin : « C’est très décevant qu’une jeune fille éduquée, informée et cultivée comme vous tombe enceinte à votre âge ».

 

J’ai 19 ans, je me protège, j’ai été tête en l’air un soir, fait une prise de sang, et reçu un mail, un après-midi, alors que j’étais au travail, m’annonçant sobrement que j’étais enceinte de trois semaines. Je pleure, je panique, j’appelle ma mère et mon amoureux, et je me retrouve quelques heures plus tard dans votre cabinet, pour savoir comment lancer une procédure d’avortement. Vous n’êtes pas une mauvaise personne, au contraire : vous êtes très sympathique, vous faites des blagues pour me rassurer, et m’expliquez tout de manière détaillée, très professionnelle. Et tant mieux, car c’est votre métier, gynécologue… Et puis vous avez cette petite phrase, médiocre et assassine, et détruisez du même coup des années de combat féministe en France.

220 000 femmes avortent par an en France, et je ne crois pas que ce soit toutes des crétines. Je crois même que l’on peut avoir deux doctorats, ou 240 de QI, et oublier sa pilule. Votre remarque semble anodine, et part d’une bonne intention. Mais vous ne semblez pas comprendre qu’un avortement est un événement étrange dans la vie d’une femme : un moment où l’on doit lutter contre la nature, parce qu’elle ne fait pas toujours bien les choses et qu’aujourd’hui, plus rien ne nous oblige à suivre son cours. C’est une idée qu’on a tous dans un coin de notre tête, mais qu’on ne pense pas à rappeler régulièrement, parce qu’elle sonne comme une banalité : le droit à l’avortement, et la possibilité de choisir quand avoir un enfant, sans risquer sa vie ou sa fertilité est une liberté fondamentale comme une autre.

Chaque femme le vit différemment : on peut se convaincre que, de la même manière qu’on plâtre un bras cassé, on avorte quand on ne veut pas d’enfant ; comme on peut le vivre comme une transgression contre l’ordre des choses (qui peut être renforcé par le carcan familial, la religion, le patriarcat). Quoi qu’il en soit, la culpabilité est malheureusement un passage récurrent, et personne n’a besoin qu’on lui rappelle que c’est « décevant ».

C’est d’autant plus idiot de me dire ça que j’ai 19 ans, et qu’un avortement, sans s’en mortifier, est une épreuve vraiment difficile : elle me renvoie brutalement au fait que je ne suis plus un enfant. Moi qui aimais bien l’idée de balancer entre le grand enfant et l’adulte responsable selon les situations, j’ai dû être, plus qu’une adulte, une femme, pendant ces journées d’avortement, longues et fatigantes, pendant lesquelles vos mots tournaient en boucle dans ma tête. Une fois cet épisode fini, je me suis très largement félicitée de vivre dans un pays globalement moderne et progressiste, où il existe des dispositifs, des aides, des médecins qui font d’un avortement un processus légal, sûr, peu cher, et accessible à toutes. Mais pour l’accompagnement psychologique et moral, et pour la dimension symbolique et psychologique de l’acte, je le dis franchement : on n’est pas aidées. Nos mères et grand-mères se sont battues pour que ce soit légal : peut-être que maintenant, nous pourrions nous battre pour que ce ne soit pas une honte ?

L’auteure a tenu à conserver son anonymat.

La rédaction

Ajouter un commentaire

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please authorize your Instagram account in the plugin settings .
Logo On'

Instagram On’ Media

Instagram has returned empty data. Please authorize your Instagram account in the plugin settings .