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Voyage au cœur de la liberté : lire

Lire est loin d’être anodin. Le livre a été considéré comme une arme pour les idées qu’il transmet. Pourquoi lire est un acte fondamental de liberté ?

« Là où on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes » cette phrase de Heinrich Heine, est écrite bien avant les grands autodafés hitlériens. En effet elle paraît en 1823 dans Almansor. Au-delà d’illustrer parfaitement ces événements, elle souligne l’importance de la relation entre l’homme et les livres, s’attaquer aux livres, c’est attaquer la liberté, l’essence de l’homme.

Le livre est peut être un des des plus grands facteurs de liberté et cela, les régimes autoritaires l’ont bien compris. Ainsi, à travers l’histoire, ils ont essayé de le contrôler, de l’utiliser : c’est le cas de l’Allemagne nazie. Cette politique a donné lieu à de nombreux autodafés à travers l’ensemble du pays. Jusqu’à dix mille livres (10 mai 1933) ont été brulés… Ces actions visaient à la fois les auteurs pour des raisons raciales ou pour les idées qu’ils développaient. Ainsi, Erich Maria Remarque, qui proposait dans À l’Ouest rien de nouveau, des idées pacifistes, fut déchu de sa nationalité et son ouvrage détruit. Le régime nazi avait aussi mis en place une liste noire contenant les auteurs interdits, tels qu’Hemingway, Kafka, Gide ou Zweig…

Dans le même temps, Hitler tenta d’utiliser le livre en sa faveur, le transformant en outil de propagande. Cette logique fut poussé à l’extrême avec son ouvrage Mein Kampf, qui fut à partir de 1936, le cadeau offert par l’Etat aux mariés. On estime qu’environ un foyer sur deux en Allemagne en possédait un exemplaire. En République populaire de Chine, Mao Zedong fit de même avec son Petit Livre Rouge, qui était obligatoirement étudié que ce soit dans les écoles ou dans les entreprises.

Cette idée de contrôle des livres, Ray Bradbury l’a décrite dans son roman Fahreinheit 451 : il dépeint une dictature dans laquelle les pompiers ont pour rôle de brûler les livres, car le pouvoir considérait qu’ils étaient inintéressants et étaient facteurs d’inégalités sociales. Mais dans ce livre, le pouvoir n’est pas le seul responsable : l’existence d’une culture de masse (télévision, radio…) et d’un système scolaire en perte de vitesse – toute ressemblance avec la réalité serait fortuite -, a progressivement éloigné les gens de la culture. Cependant, ce livre nous rappelle aussi qu’au delà de l’objet matériel, c’est l’éveil que procure un livre qui est le plus important (en témoigne le changement de mentalité de Montag).

Ainsi, il faut bien rappeler que ce n’est pas l’objet en lui-même qui est craint (les cas d’agression par un livre étant assez rares), mais bien les effets que peut produire un écrit sur son lecteur. Ces effets sont un danger de taille pour les personnes monopolisant le pouvoir (dictateur, empereur…), car lire, c’est avant tout un exercice de pensée, un réveil de la conscience, un chemin vers la liberté. Alors que dans une dictature, une pensée unique doit dominer, la lecture – diversifiée – permet l’ouverture d’esprit.

Ce pouvoir des mots est bien visible dans les romans d’Erik Orsenna, par exemple dans Les Chevaliers du Subjonctif. Le dictateur Nécrole cherche à limiter le nombre de mots, à les contrôler. Mais face à lui se dressent les héros du livre, accompagnés par les rebelles vivant sur l’île du Subjonctif, car tout est possible dans le monde de l’imaginaire et du désir… Parce que c’est le monde des utopies, il en devient terrifiant pour le dictateur. Ainsi, il n’est pas anodin d’affirmer que les livres sont de véritables étendards pour la liberté.

Par ailleurs, on peut constater qu’il y a bien longtemps que le pouvoir considère avec crainte cette ouverture d’esprit : déjà vers 399 avant J.C, Socrate fut condamné à boire la cigüe, pour avoir débattu avec des citoyens, les chefs d’accusation exacts étant : « ne pas reconnaître les mêmes dieux que l’Etat […] introduire des divinités nouvelles […], corrompre la jeunesse ».

Si nous avons vu certaines des mesures pouvant être prises pour contrôler la production littéraire, celle-ci ne reste pas bras ballants face à l’oppression. Le combat pour la liberté est un des rôles majeurs de l’écrivain. C’est par ailleurs un des thèmes principaux du Discours de Suède, d’Albert Camus. Il s’agit du discours de réception du prix Nobel de littérature en 1957. Selon Camus, l’écrivain a deux missions essentielles : « le service de la vérité et celui de la liberté », et « le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression ».

« Par définition, il [l’écrivain, ndlr] ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent […] Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil… »

Par cette phrase nous comprenons bien que le rôle de l’écrivain est indissociable de la communauté humaine et de la liberté ; mieux, il en devient le défenseur.

À travers l’histoire, nous pouvons trouver différents cas d’écrivain faisant écho au propos de Camus.

Nous avons de nombreux exemples : des écrivains s’engageant pour la vérité et la liberté d’un individu en particulier, notamment à travers des procès. C’est le cas en 1763 de Voltaire dans l’affaire Calas. La famille Calas était de confession protestante, le père Jean fut accusé d’avoir tué son fils qui aurait voulu se convertir au catholicisme ; et alors que les preuves étaient quasi inexistantes, il fut condamné à mort. Voltaire (répondant à l’appel d’un des fils de Jean Calas) écrit pour obtenir une révision du procès le Traité sur la tolérance. Mais au delà de l’affaire, il s’agit d’un ouvrage criant d’actualité, qui s’attaque au fanatisme religieux et invite à la tolérance. La défense la plus célèbre reste celle de Dreyfus par Emile Zola à travers sa lettre ouverte J’accuse, paru dans L’Aurore en 1898.

Mais en plus de défendre des hommes, les écrivains se mettent aussi au service de la liberté quand celle-ci est attaquée au sein d’un pays ou d’un continent. Nous avons l’exemple de Victor Hugo, qui engagea sa plume contre Napoléon III dans son texte Napoléon le petit.

De nombreux auteurs prirent quant à eux leurs responsabilités face à la montée du fascisme en Europe. Beaucoup d’entre eux ont dû fuir ou se cacher durant la période où les dictatures étaient installées. Ainsi, les textes s’attaquant à ces régimes sont principalement des articles de journaux (tel Camus dans Combat) ou écrit depuis une terre d’exil. Beaucoup d’auteurs ont écrit sur le fascisme après 1945, dans une optique de témoignage et d’avertissement pour les générations futures. Ainsi le combat pour la liberté se prolonge et s’intensifie même après la guerre.

C’est le cas d’Eugène Ionesco qui, en 1959, signe Rhinocéros, une pièce de théâtre absurde, dans laquelle les hommes se transforment progressivement en rhinocéros. Cette épidémie de « rhinocérite » est assimilable à la montée des totalitarismes en Europe. Les hommes qui, au départ, repoussaient cette idéologie, s’y accoutument peu à peu et finissent par la rejoindre. Ainsi, à travers cette pièce, Ionesco met en exergue les faiblesses de l’homme : sa passivité rend possible l’expansion de l’idéologie, et facilite l’effet de masse. On constate aussi que tous finissent par céder : les intellectuels, les passionnés d’ordre…

La Peste de Camus traite aussi le sujet de manière métaphorique. Ici, la peste qui se propage dans Oran figure l’avancée du nazisme en Europe. Ce roman faisant partie du cycle de la révolte (avec L’Homme Révolté et Les Justes) et se présente ainsi sous la forme de chroniques de la résistance. Nous y suivons des personnages qui luttent de manière différentes et représentent les multiples visages de la résistance en France sous l’occupation. La Peste se clot sur un avertissement, rappelant que le bacille de la peste ne meurt jamais :

« … et que, peut être, le jour viendrait où, pour le malheur et pour l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »

Lire c’est exister, et parfois résister…

Ainsi, si l’acte de lire peut aujourd’hui sembler anodin, il ne faut pas oublier qu’il constitue en réalité bien plus. Le simple fait de choisir un livre en particulier, se développer, voyager, à travers lui, représente déjà une belle liberté… Mais surtout, lire offre une liberté de penser à son lecteur, elle lui permet de se forger ses propres opinions et lui offre différentes visions du monde. Penser par nous-même, voilà ce qui terrifie les dictateur, car lire c’est exister, et parfois résister… Alors au lieu de prendre les armes, brandissons livres et idées, car c’est par cette voie qu’un futur peut se construire. Il ne s’agit pas de détruire l’être humain, mais de l’élever au dessus de sa propre condition, d’avoir foi en lui.

Emilien Wargnier

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