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La fin de Ce soir (ou Jamais !) : état des lieux du débat public en France

L’émission de débat Ce soir (ou Jamais !) présentée par Frédéric Taddeï ne sera pas reconduite à la rentrée. Etat des lieux du débat politique en France.

[Ce texte a été rédigé par un contributeur non-adhérent n’appartenant pas à la rédaction de Sorb’on. Pour plus d’informations sur le fonctionnement de Sorb’on et le statut de contributeur rendez-vous ici]

« Bonsoir, bienvenue dans « Ce soir (ou Jamais !) », ainsi ont commencé les 750 émissions de Ce soir (ou jamais !) présentées par Frédéric Taddeï et cette phrase ne sera plus prononcée sur le plateau de France 2. La direction de France Télévision a annoncé que l’émission ne sera pas reconduite à la rentrée.

Ce soir (ou Jamais !) est une émission de débat sur l’actualité à travers le prisme de la culture. L’émission, par le choix de ses invités, fait la part belle tant aux intellectuels qu’aux artistes (alors que les invités politiques sont peu présents et minoritaires quand ils sont sur le plateau). Elle a commencé il y a de cela 10 ans en quotidienne (du lundi au jeudi) sur France 3 avant de passer en hebdomadaire (le mardi) en 2011, puis sur France 2 le vendredi, l’année suivante.
Comme dit plus haut, elle est présentée par Frédéric Taddeï qui a toujours mis en avant sa neutralité (ce qui a pu lui être reproché, mais nous y reviendrons) qui passe par une omerta totale sur ses opinions. Il faut dire qu’au moment de sa création, les émissions culturelles depuis Apostrophes (1975-1990) et Bouillon de culture (1991-2001) n’attiraient plus grand monde. Cet article n’a pas pour unique vocation d’en faire son éloge funéraire, mais pour vous montrer qu’encore une fois (et sans doute malgré elle) cette émission entre en résonance parfaite avec l’actualité !

Même si France télévision n’a pas annoncé clairement la raison de la suppression de Ce soir (ou Jamais !), les divers journaux ayant relayés l’information mettent en avant « les faibles audiences » de l’émission (qui seraient comprises entre 500 000 et 550 000). L’accent mis sur les audiences peut laisser à penser la place prépondérante de la publicité comme cause de la suppression. Pour autant cette grille de lecture ne peut totalement s’appliquer ici, car la publicité est interdite après 20h sur les chaines de télévision publiques. Il faut souligner l’importance d’une télévision débarrassée des logiques mercantiles, dont la mission serait de promouvoir la diversité, un lieu où la créativité peut s’exprimer. En juin 2013, le gouvernement grec avait fermé brutalement pour raison économique le service audiovisuel public ERT , suppression qui doit nous rappeler l’utilité d’un tel service en France.

Ce soir (ou Jamais !) était avant tout une émission de débat et même une excellente émission de débat. La question du débat en France est d’autant plus actuelle que nous sommes à moins d’un an des présentiels de 2017 et cela entre en résonance avec une récente réforme concernant les temps de paroles des candidats. Le 5 avril 2016, le principe d’équité du temps de parole a été adopté; ce changement se fait au travers de trois éléments dont le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) va devoir tenir compte pour juger de la représentativité des candidats :

  • Les résultats obtenus par les candidats ou leurs formations aux plus récentes élections.
  • La contribution de chaque candidat à l’animation du débat électoral.
  • Les indications des sondages.

Si les deux premiers critères étaient déjà pris en compte par le CSA, le problème provient du troisième point. Les sondages avantagent les partis avec le plus d’exposition médiatique (au détriment donc des « petits partis » moins présents dans les médias) confortant donc les gens dans leurs opinions (l’appellation exacte est d’ailleurs « enquête d’opinion »). Le There is no alternative (« il n’y a pas d’autre choix ») de Margaret Thatcher n’a jamais semblé aussi vrai. Cette vision du débat contraste avec ce à quoi nous a habitué Ce soir (ou Jamais !). Outre la diversité des invités déjà évoquée, c’est la volonté de la part de Frédéric Taddeï de vouloir avoir le spectre d’idée le plus large possible présent sur son plateau qui était intéressante.

Cette diversité est là pour nous faire comprendre que nous ne pouvons résumer le monde qui nous entoure à un manichéisme primaire, qu’il faut sans cesse nuancer et remettre ses certitudes en cause. Cette question du temps de parole pose la question du temps du débat, car au-delà de se réunir, on prend le temps d’écouter l’autre. L’une des forces de Ce soir (ou Jamais !) était de laisser les invités terminer leur phrase. Initiative salutaire dans un contexte d’Etat d’urgence qui nous plonge aussi dans un Etat d’urgence de la pensée.

Qui dit débat dit aussi liberté d’expression. Empêcher le bon déroulement d’un débat sur un sujet aussi important qu’est celui du travail est quelque chose de grave. Cette question de la liberté d’expression, c’est plusieurs fois posées dans Ce soir (ou Jamais !). Frédéric Taddeï a été plusieurs fois interpellé (notamment par d’autres journalistes tels que Patrick Cohen ou Caroline Fourest) concernant le choix de ses invités. Comme si on assimilait les convictions des invités à celui de l’animateur. Taddeï n’a jamais défendu la liberté d’expression totale, mais a toujours eu pour référence la loi française. Cela ne veut pas dire que toutes les opinions soient équivalentes, mais que toute opinion est libre d’être exprimée tant qu’elle ne tombe pas sous le coup de la loi.

Ce n’est sans doute pas la fin de la culture sur le service public puisque diverses émissions, dont une présentée par Frédéric Taddeï seraient en préparation à la rentrée sur France 2, mais en ces temps compliqués pour la parole démocratique, la disparition de cette émission est dommageable. Mais s’il faut retenir quelque chose de Ce soir (ou Jamais !), c’est son invitation à faire travailler notre curiosité. À travers son émission Frédéric Taddeï souhaite nous donner des éléments de réponses sur ce qu’est notre époque, la comprendre.

Pour terminer, deux questions du même Frédéric Taddeï dans son Europe 1 Social club : Que fait-on de nouveau depuis les années 2000 ? Et qu’est-ce qu’on ne fait plus depuis les années 2000 ?

Article rédigé par Quentin Poirier 

La rédaction

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